‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 35 sur 169 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ainsi, quand le soleil d'un jour nouveau se leva radieux à l'horizon des collines et commença à rougir les murailles de l'abbaye effrayée et cependant espérant encore, il n'y avait plus pour elle de chance de délivrance.

La garnison en fut bientôt informée. Une heure environ après le lever de l'aurore, le chevalier, appuyé contre les créneaux de la façade, vit les manants restés dans le préau se réunir en poussant de grands cris et se grouper autour des débris de la porte ; en même temps, débouchant de la rue du bourg et franchissant le pont, une partie de la population, ayant en tête maître Simon et Payen, armés de hauberts comme des chevaliers, se mit à gravir le coteau pierreux. Pendant ce temps, une autre troupe plus nombreuse, mais composée surtout d'une grande foule d'enfants et de femmes, se répandit dans la plaine, et avec des pioches, des pelles et des tombereaux, commença à tracer et à creuser les fossés que, dans la nuit précédente, les consuls avaient décrété de faire étendre autour de la cité.

Cette seconde troupe fit peu d'impression sur l'esprit de monseigneur Philippe ; il se souciait peu, disons même point du tout, de ce que les manants de Typhaines prétendaient faire dans leurs demeures, et il n'attachait d'importance qu'à ce qu'ils méditaient contre l'abbaye. Il n'y eut pas, du reste, à hésiter longtemps sur les projets de maître Simon et de sa bande.

Au premier rang marchaient des hommes pliant sous le poids de longues échelles ; derrière venaient des paysans armés d'arcs et de frondes ; d'autres suivaient, pourvus de faux et quelques-uns de lances.

Le chevalier envoya chercher Foulques.

— Que te semble, lui dit-il, de ce qui va nous arriver ?

— Rien, répondit Foulques ; nous aurons une matinée ennuyeuse.

— Ennuyeuse, pourquoi ?

— J'ai toujours du malheur quand je me querelle avec les communiers. J'ai dans l'esprit que je vais perdre mon autre œil.

— Non ; tu en seras quitte pour un doigt ou quelque chose de pareil, dit messire Philippe ; on n'est jamais atteint deux fois de la même façon.

— Je serais porté à croire, fit observer l'écuyer en tenant toujours son œil unique bien ouvert sur la cohue rebelle, que nous ne sortirons pas d'ici vivants ; les Sarrasins font quelquefois quartier ; mais les manants révoltés, jamais. Je suis fâché qu'hier matin nous n'ayons pas eu une autre idée que celle de venir ici.

— Et moi, je suis charmé, repartit le chevalier, d'avoir eu une occasion, peut-être unique, de faire ce que personne n'a jamais tenté. Crois-tu que depuis le temps du baron Olivier et des douze pairs, un homme d'armes ait jamais défendu une forteresse à lui seul ? Par ma foi, si je suis tué, je laisserai un bon renom derrière moi, et Mahaut cherchera longtemps avant de me remplacer par quelqu'un qui me vaille. D'autant que c'est pour elle que je fais cet exploit ; ce vieux moine aurait mérité qu'en récompense d'avoir pris mon domaine, j'eusse laissé à ses serfs le plaisir de lui couper la gorge.

— Soyez donc raisonnable une fois dans votre vie, dit Foulques, et allons-nous-en. Beau plaisir de laisser ses pauvres os blanchir à la pluie sur ces vieilles murailles 1

— Au diable I repartit messire Philippe ; je t'ai appelé pour te demander si tu te fies à nos deux pages pour leur laisser la garde de l'escalier. Tu me serais ici, avec les quinze vilains, d'un secours bien merveilleux.

— Allons, dit Foulques, d'un air de regret envoyez les pages ; je crois que je puis rester.

Comme il parlait encore, un homme apparut au milieu du préau. C'était maître Simon. Il s'avança tranquillement jusqu'à une vingtaine de pas du rempart et leva la main.

Le chevalier s'avança sur le bord du parapet.

— Qu'y a-t-il ?

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