CHAPITRE HUITIÈME
tniments d'attaque. La vue de ce succès porta jusqu'au délire la vaillance des quinze valets qui, en hurlant comme des possédés, brandissaient leurs armes sur le mur et criaient des injures aux gens de Typhaines.
— Du sang-froid ! du sang-froid 1 grommelait Foulques en voyant approcher d'autres échelles traînées par la foule furieuse ; c'est une affaire bien désagréable I
Le second assaut ne fut pas plus heureux pour les assiégeants que le premier ; à la vérité, les bourgeois réussirent à appliquer une dizaine d'échelles contre la muraille, et quatre d'entre eux mirent même le pied sur les créneaux ; mais le poids de ceux qui voulaient monter en foule rompit trois échelles et jeta par terre, meurtris et sanglants, ceux qui se trouvaient dessus ; puis les valets se conduisirent comme des héros, puis surtout Foulques et Philippe assommèrent, taillèrent, hachèrent tout ce qui se présenta à portée de leurs bras.
Cette fois, ils n'attendirent point que leurs adversaires recommençassent ; une grêle de pierres, de flèches et de viretons pleuvaient sur eux ; ils prirent les énormes pavés, les blocs de grès et de granit amoncelés par eux, dès la veille et dans la nuit, sur le rempart, et ils les firent pleuvoir sur tout ce qui était au pied de la muraille. Alors ce fut un bruit affreux, ce furent des cris pitoyables. Les blessés tombés des échelles et lamentablement écrasés, poussaient deshurlements sinistres ; la foule consternée, voyant ces malheureux se tordre sous les fragments de pierre qui tombaient sur eux sans relâche, en leur brisant les membres, en faisant jaillir leur cervelle et leur sang, la foule, frappée d'horreur, reculait plutôt qu'elle n'avançait et perdait beaucoup de son emportement ; elle comprenait combien il en coûtait pour gravir à ce mur terrible. Monseigneur Philippe de Cornehaut, son armure rouge et souillée, la visière de son heaume fermée, ses bras soulevant les roches et les précipitant, ressemblait, dans sa haute stature, à un génie fatal à cette race misérable.
Eudes et Antoine, tout en désordre, accoururent à Simon.
— Malheureux ! lui dirent-ils, que nous as-tu fait faire ? Tous nos gens reculent, tous nos gens ont peur 1 Ce chevalier est le diable, et nous ne pouvons plus, ni par prières ni
par menaces, persuader aux plus braves de s'exposer à son épée ou à ses pierres.
— Oh 1 dit Simon en se tordant les mains, vous avez bien raison, ce scélérat est d'une famille de Satans, et jusqu'à ce que nous l'ayons en notre pouvoir, je ne verrai pas d'heureux jours. Mais il n'importe ; une défaite nous serait trop funeste, elle est impossible, la commune serait perdue ; il faut, il faut prendre l'abbaye 1 Ne me répondez pas, ne m'objectez rien : la victoire nous est aussi nécessaire que la vie. Espérez-vous que longtemps encore la position de l'abbé puisse rester inconnue dans tout le pays à la ronde ? Non ; demain, au plus lard après-demain, il lui viendrait des secours de quelque endroit.
— Mais songe donc, Simon, repartit Antoine, que les hommes d'armes* de Nevers seront ici dans quatre jours, et, avec leur aide, nous ferons plus que nous ne pouvons à nous seuls.
— Aveugles 1 s'écria le consul, ces alliés-là seront-ils donc vos serviteurs ? Ils vous aideront à prendre l'abbaye ; mais une fois l'entrée forcée et l'abbé et le chevalier entre leurs mains, espérez-vous qu'ils vous les Uvreront pour en faire à votre justice ? Non ; ils les garderont, ils les enverront au comte, on nous repaîtra d'espérances, et je vous le dis, aussi longtemps que cet Anselme existera, que le gentilhomme pourra manier l'épée, vous n'aurez pas la liberté ni même la vie assurée, les auriez-vous réduits tous deux à une condition pire que celle des mendiants I Croyez-moi donc, mes bons amis, mes bons voisins, si vous aimez cette commune pour laquelle nous avons pris les armes, pour laquelle nous avons juré de mourir, à l'assaut 1 Ne perdons pas courage, ne désespérons pas ; et tenez, je marcherai devant vous I
En parlant ainsi, Simon était ému : il gesticulait, il criait, de grosses larmes coulaient sur ses joues. Il semblait sur le point de tomber aux genoux de ses amis. Paycn, blessé à l'épaule, ses vêtements déchirés, sa coiffe de fer brisée, venait d'arriver près de lui. Le forgeron avait réussi à lutter un instant, sur le haut du mur, avec monseigneur Philippe. Jacques, qui n'avait évité que par une sorte de miracle l'accolade meurtrière de la masse d'armes de Foulques, était un peu refroidi. Cependant l'emportement et les supplications de Simon les gagnèrent l'un et l'autre.