‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 38 sur 169 · CHAPITRE HUITIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIÈME

- — Allons, essayons encore une fois, dit Jacques.

— Essayons, dit Payen.

— Braves gens 1 répondit Simon, Dieu vous bénira ; je marcherai devant vous I

Il saisit une échelle et se mit à la traîner en courant vers le mur et en criant :

— A l'assaut, bonnes gens de Typhaines I vengeance pour les nôtres 1

La vue de leurs consuls retournant au combat rendit un peu de vigueur à ceux qui n'en avaient plus. Des compagnons saisirent l'échelle que tirait après lui Simon, et de nombreux combattants se présentèrent pour le soutenir.

— Voici, dit Foulques à son maître, le moment le plus ennuyeux. Je ne sais pas si nous en sortirons.

— N'en doute point 1 répondit le chevalier.

En voyant venir Simon, messire Philippe serra si rudement la poignée de son épée dans son gantelet qu'aucune force humaine n'aurait pu l'en arracher, et que le glaive et l'homme en quelque sorte, étaient d'un seul morceau de fer.

La prédiction de Foulques se trouva presque vérifiée. Trois de leurs valets furent jetés sur le carreau par les premiers coups ; Simon, qui se trouvait en face du chevalier, para si dextrement le coup de monseigneur Philippe qu'il réussit à monter face à face avec lui sur le rempart ; il le dominait donc, et, un pied sur l'échelle, l'autre sur le créneau, il n'avait qu'un seul pas à faire pour sauter dans la place et gagner ainsi l'entrée ; cet homme était si vigoureux, si hardi, si intrépide, si adroit, qu'enfin le gentilhomme avait trouvé un adversaire digne de lui. Messire Philippe n'en fut pas pour cela plus étonné ; mais sentant le péril plus grand, il se résolut à ne pas rompre d'une semelle et à mourir à sa place plutôt que de laisser son redoutable antagoniste gagner du terrain. Peu s'en fallut qu'il ne dût accomplir son sacrifice. L'épée de maître Simon fendit son bouclier par le milieu et le blessa au bras ; dans cette mêlée rapide où le temps manquait pour le duel, un moment peut-être allait décider de la victoire des paysans que les valets et Foulques trouvaient déjà presque impossible de repousser, quand le plus jeune des pages, accouru depuis quelques instants pour prendre sa part du combat, ramassant une hache d'armes qu'un paysan frappé mortellement laissait échapper, se jeta vers

L'ABBAYE DE TYPHATNES

le consul et lui en porta un coup si furieux que maître Simon chancela sur le terrain étroit qu'il occupait, ouvrit les bras et, tombant h la renverse, alla se coucher sur les corps sanglants et (le figurés qui jonchaient le pied du mur.

— Bien frappé, petit 1 s'écria mcssire Philippe. Toute la garnison poussa un hurlement de triomphe.

— Aux pierres 1 courez aux pierres 1 achevons-le I hurla Foulques en saisissant un fragment de pavé pour en accabler le corps de Simon.

Mais au milieu de la stupeur dont les paysans étaient frappés, Payen, le plus intrépide des bourgeois, eut assez de présence d'esprit pour se précipiter dans la tourmente, saisir le consul étourdi de sa chute et l'emporter en courant. Sans autre signal et ù la même miinute, toute la bande, toute l'armée du bourg de Typhaines prit également sa course et se précipita comme un troupeau de moutons effrayés hors de cette cour fatale où tant de braves paysans restaient morts ou mortellement blessés.

Le combat, avec ses reprises, avait duré m.oins d'une heure.

— Je crois, s'écria Foulques, que pour aujourd'hui c'est fim. Maintenant je mangerais volontiers un morceau de jambon, et même un cruchon de vin ne me déplairait pas. Tant se remuer par la chaleur donne grand'soif.

— Malheureux, lui dit tout bas monseigneur Philippe, qui délaçait son heaume pour respirer, il n'y a rien à boire que de l'eau ici, et à peine à manger pour aujourd'hui. Ne pousse donc pas toute cette canaille à crier famine 1

L'avertissement venait trop tard. Les valets avaient entendu la proposition de l'écuyer et il se fit un brouhaha à ne pas s'entendre.

— La gorge me brûle ; holà, du vin 1 Allons chez le père cellerier ! Du vin, et du meilleur 1 Nous nous sommes bien battus ! Dieu puissant 1 comme je me suis battu I j'en ai le poignet démanché et l'épaule démise 1 Pour moi, je me suis donné un tour de reins dont de ma vie je ne guérirai. As-tu vu ce gros à qui j'ai planté une pierre au miUeu de l'estomac et qui, en tombant, m'a appelé maladroit ? Dis donc, toi, hé I ta hache a-t-elle une brèche comme la mienne ? Quelle flère gourde je lui ai donnée, hein ! sur la muraille, comme je voulais abattre le charretier du Grand-Clos ? A boire l à boire ! à manger I

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