CHAPITRE HUITIÈME
— Mes petits amis, dit Foulques en roulant son œil de Cyclope, on voit bien tout d'abord que vous n'avez pas l'habitude de la guerre et que vous menez des jours assez tranquilles dans cette bonne maison, ne vous foulant jamais, ne vous pressant pas et toujours sûrs d'arriver à temps. Vous devriez savoir que rien n'est dangereux comme de boire ayant trop chaud ; tous les médecins vous le diront ; et vous voilà écarlates et suant comme des fontaines ; mon avis est que vous ne boirez point avant le souper.
— Je périrai si je ne bois, dit un des valets.
— Si tu bois, tu périras de fièvre, de rhume et de mille autres maladies, répondit Foulques ; et monseigneur a besoin de vous tous, et il vous veut en bonne santé ; celui qui fera mine de consulter le père cellerier avant que je l'aie permis, entendra bientôt parler de moi I
Tandis que l'écuyer s'y prenait ainsi pour calmer les désirs les plus légitimes de ses hommes, messire Philippe s'était rendu dans l'église où l'abbé, même avant le combat, avait réuni la communauté et où se disaient les prières les plus propres à attirer sur les armes des défenseurs de l'abbaye la bénédiction céleste
Quand le chevaher parut au bas de la nef, les chants des moines cessèrent subitement et le silence le plus profond s'étabUt, le silence de l'attente et de l'inquiétude. Tous penchés sur leurs stalles, la bouche béante et les yeux troublés, les rehgieux attendaient ce que l'homme de guerre venait leur annoncer ; l'abbé seul était déjà rassuré par la vue de son défenseur, sachant bien que le croisé n'était pas de ceux qui abandonnent leur poste pour venir porter d'inutiles nouvelles.
— Eh bien, mes pères, dit le gentilhomme, pour cette fois encore l'assaut est repoussé et l'ennemi n'est pas entré dans votre église I
Un murmure de joie courut dans la sainte assemblée ; tous ces pauvres cénobites semblaient ressaisir la vie prête à leur échapper.
— Mon fils, dit l'abbé, pensez-vous que nos persécuteurs recommencent aujourd'hui leurs attaques ?
— Non, répondit monseigneur Phihppe. Pour peu qu'ils soient sages, pour peu qu'ils aient de raison, ils nous laisseront nous consumer dans notre pauvre victoire ; s'ils appro-
client, Rudaverse est prête à les recevoir ; mais s'ils restent loin, se contentant de nous cerner, nous sommes perdus. Déjà nous n'aurons rien à manger aujourd'hui ou à peu près ; demain, disette complète ; notre messager nous a trahis, et la demoiselle du Cornouiller ignore notre infortune. Franchement, saint père, je vous le répète, parce que je le crois, nous sommes perdus I
Le chevalier, en prononçant ces mots avec tranquillité, alla s'asseoir dans une des stalles et croisa les bras.
Un moine se leva. C'était le prieur et le plus ancien de la communauté. Il avait quatre-vingt-douze ans au moins, et pratiquait de si grandes austérités, qu'il n'était dans le couvent que l'abbé qui passât pour plus saint que lui. Ce vieillard à barbe blanche se leva donc de sa stalle, et ayant demandé humblement à son supérieur la permission de parler :
— Au temps de votre avant-dernier prédécesseur, révérend abbé, dit-il, un grand incendie s'éleva dans le cloître du nord ; tout semblait perdu, mais le pieux et révérend Gilles de Gouron, qui gouvernait alors l'abbaye, fit pincer les reUquaires devant les flammes, et le feu s'arrêta. Puisque les moyens temporels ne peuvent plus nous sauver, il me paraît sage de nous adresser à la bonté du ciel.
— Oui, un miracle, dit Philippe, ou nous sommes perdus sans ressources et tous massacrés I
• — Allons, mes frères, dit l'abbé d'une voix forte, voyons ce que les os de nos saints feront pour nous dans cette extrémité ; c'est là, en effet, notre dernière ressource.
Pendant que celte scène avait lieu dans l'abbaye, il se passait à la fontaine de Sainl-Procule une étrange aventure.