CHAPITRE IX
On se souvient sans doute qu'au moment où les moines avaient emporté dans l'église le corps du père Nicolas, Rigauld, n'ayant plus rien à faire dans l'abbaye, avait regagné sa demeure. Son chemin ne le conduisait pas du côté du bourg ; tournant au contraire le dos à Typhaines, il descendit par un sentier raboteux et à peine tracé et rentra bientôt en pleine forêt.
A cause de ses fonctions, qui l'obligeaient à réprime, souvent et à punir quelquefois les délits commis par les bourgeois et les manants sur les arbres ou sur le gibier des moines, le forestier était l'objet de la haine universelle. On ne prononçait guère son nom dans le bourg sans l'accompagner de quelque épithète insultante, et lui, de son côté, tout serf qu'il était, traitait les mainmortables, les gens de corps de l'abbaye, avec autant de mépris, une rudesse aussi grande que s'il eût été de la race des maîtres. Ainsi animé de ces sentiments hostiles, repoussé et repoussant, il s'était éloigné complètement des hommes de sa classe, et comme il ne pouvait frayer avec les moines ses seigneurs, il vivait d'ordinaire dans une solitude absolue ; mais personne jamais ne l'avait entendu s'en plaindre. Il lui arrivait souvent de passer des semaines entières dans les bois, sans avoir l'occasion d'ouvrir la bouche ; et lorsqu'il voyait venir des êtres humains, il était plutôt tenté de fuir que de s'approcher. Aussi, tout naturellement, parmi les accusations que les bonnes langues de Typhaines portaient contre lui, on n'oubliait pas de le traiter de sorcier. La forêt où il passait ses jours était trop pubUquement le domicile de farfadets de toute espèce, pour qu'il fût possible d'admettre que Rigauld, dans ses tournées, ne rencontrât pas le diable ; de là à soutenir qu'il vivait familièrement avec
lui et qu'il s'était vendu à l'enfer, il n'y avait pas loin. Une des preuves les plus irrécusables qu'on en pût donner, c'est que le bras du forestier avait une pesanteur peu naturelle.
Rigauld regagna donc sa hutte, enfoncée sous les feuilles, au plus épais du taillis, sans regarder même le bourg ni se soucier de ce qu'on y faisait, et par cette dédaigneuse indifférence il ne sut pas ce qui, le soir même, comme nous l'avons vu, se passa dans le préau du monastère, cette scène de violence, prélude déjà sanglant de l'assaut du lendemain. Mais après avoir dormi paisiblement sur la mousse de son lit champêtre, lorsque le forestier, réveillé par l'aurore et par les oiseaux, commença ses courses dans son domaine, il ne tarda pas à perdre sa malheureuse ignorance. Voici comment.
Ayant traversé quelques cantons de la forêt, vers six heures du matin, il arriva à la clairière où cette histoire a commencé, et précisément sur le bord du ruisseau pour lequel il nourrissait un respect mélangé de tant de craintes. Si le ciel avait voulu retirer aux bois de Typhaines la fontaine nmtine et charmante que protégeait si mal le saint évoque Procule, je crois que peu de chose aurait manqué au bonheur de Rigauld ; mais cette onde joyeuse le tenait dans des appréhensions perpétuelles, bien qu'il eût avoué un jour au prieur de l'abbaye qu'il n'avait jamais rien vu distinctement qui fût de nature à justifier ses terreurs.
L'heure à laquelle il arrivait dans ce lieu redouté n'était pas mauvaise en elle-même, et, suivant les dictons vulgaires, Rigauld était en droit de penser que les démons ne sont pas, à ce moment de la matinée, aussi libres que parmi les ténèbres de la nuit. Il s'aventura sans hésiter dans la clairière, qu'il ne pouvait faire autrement que de traverser, et sautant par-dessus le ruisseau et les grandes fougères, il se trouva sur le gazon plus menu qui recouvrait ce sol accidenté. Dans ce moment il s'entendit appeler, il tourna la tête vivement et vit... Quinze ans après les événements que je recueille dans ce livre, il pâlissait encore d'efiroi lorsqu'il racontait cette matinée mémorable.
Il vit donc contre la pierre couverte de mousse qui, à droite, servait d'abri à la mystérieuse fontaine, il vit ce qui lui i)arut être la ressemblance d'une belle jeune femme vêtue d'une robe verte ; il n'osait pas affirmer que ce fût