CHAPITRE NEUVIÈME
vraiment une femme naturelle qu'il eût vue. Il eut d'ailleurs à peine le temps de la bien regarder, car à son aspect cette apparition s'empressa d'attirer sur son visage un voile vert assez épais. Le forestier, frappé de terreur, fut près de se laisser tomber.
— Chasseur I lui cria cette étrange créature, ce spectre, n'approche pas de moi, mais écoute bien mes paroles I Les bourgeois et les serfs de Typhaines sont révoltés ; l'abbaye, s'il ne lui vient de l'aide, sera prise aujourd'hui I Tu aimes tes seigneurs, ne tarde pas, ne regarde pas derrière toi, ne me demande pas qui je suis ; mais sois sûr que je te dis vrai. Cours sans t'arrêter au château du Cornouiller ; demande du secours, et un prompt secours !
Rigauld, dis-je, était près de choir ; ses jambes pliaient et tremblaient sous lui ; il était frappé d'une terreur sans limites. Son imagination grossière, exaltée par sa solitude habituelle et par le sentiment continuel de la présence des esprits à ses côtés, était susceptible d'atteindre à un degré d'épouvante excessif ; mais, en même temps, sa foi absolue lui inspira une curiosité poignante qui, jusqu'à un certain point, lui donna du courage. Passant pour sorcier dans le bourg de Typhaines, il avait eu, en son for intérieur, plus d'une tentation de savoir comment il fallait s'y prendre pour le devenir. Il tâcha donc de relever les yeux, de bien voir le spectre, et il dit :
— Ne me faites pas de mal !
L'apparition répondit :
— Lève-toi et fais en paix ton message, tu n'as rien à craindre.
— Vous n'êtes donc pas, reprit Rigauld, vous n'êtes donc pas une fée méchante ?
Cette question parut déplaire à l'être singulier auquel elle s'adressait.
— Je n'ai rien à te dire, répliqua-t-il avec un accent de colère ; tu as déjà trop hésité. Songe, misérable serf, que ton seigneur et un brave chevalier sont sur le point de périr I Au Cornouiller, lâche, bavard, ou tu expieras ta désobéissance 1
Rigauld fit un effort extrême pour obéir, et, pâle, les cheveux dressés d'horreur, à demi fou, ayant à peine assez de sens encore pour choisir son chemin, il partit en courant
dans la direction que, de son bras étendu, le fantôme lui marquait ; il partit, et cependant il ne put s'empêcher, au moment où il atteignait la lisière de la forêt, de retourner la tête vers la fontaine. Les trois blocs de pierre et la petite statue de saint Procule, voilà tout ce qu'il vit ; l'apparition s'était évanouie, et comme, dans les moments où l'imagination est réellement frappée, tout contribue à en augmenter le désarroi, Rigauld reprit sa course, talonné par une terreur doublée.
Ne voyant plus la fée au bord de sa source, il se persuada qu'elle le suivait pour le mettre à mort, s'il venait à s'arrêter ; il partit comme une flèche ; dans le sentier étroit, tortueux, sombre, qu'embarrassait à tout moment la végétation puissante des bois, il courait, il bondissait et il entendait des bruits mystérieux et redoutables qui, au-dessus de sa tête, à droite, à gauche, sifflaient, hurlaient, le pressaient d'aller. Pour tous les domaines de Typhaines, pour la richesse dans ce monde, à peine pour le paradis dans l'autre, il n'eût consenti à ralentir sa course ni à reprendre halaine car dans ses cheveux il croyait déjà sentir la main redoutable de la fée prête à le punir d'une désobéissance ou d'une faiblesse. Ainsi poussé de la sorte, il eut bientôt traversé le bois ; il arriva dans les landes. Lorsqu'il fut parvenu à un endroit découvert, il éprouva un soulagement comparable à celui du pauvre soldat qui, pendant deux heures, a fui devant le sabre d'un cavalier victorieux ; et encore ce vaincu ne courtil que devant des êtres de chair et d'os. Rigauld avait couru sous les griffes de l'enfer.
Épuisé de fatigue, il se hasarda, après un regard rapide jeté autour de lui, à ralentir ses bonds. Il n'en pouvait plus; quatre lieues restaient à faire, il venait d'en achever deux à travers les ronces et les broussailles impitoyables ; ses jambes étaient en sang, la sueur ruisselait sur tous ses membres ; il eut fait pitié même à ses ennemis de Typhaines. Cependant, pour ne courir plus, il ne cessa pas de marcher rapidement. Et ne parlons pas ici que de sa peur ; c'était, sans doute, le sentiment qui dominait en son âme ; mais, à défaut de cet aiguillon, les dangers de l'abbaye auraient seuls sufTi pour le faire agir. C'était le plus fidèle des serviteurs.
11 était dix heures lorsqu'il découvrit sur un rocher les bâtiments qui formaient le châtel du Cornouiller. Bâti un