CHAPITRE NEUVIÈME
siècle auparavant, la forteresse présentait cet aspect noir €t rude qui nous étonne encore, et nous frappe d'une sorte de respect dans les donjons ruinés de nos aïeux féodaux. C'était une tour carrée et qui, se dressant sur un roc pointu, semblait faire corps avec la pierre vive. Des fenêtres étroites et rares et plus de meurtrières que de fenêtres donnaient la clarté à l'intérieur de cette demeure sombre. La porte d'entrée était basse et n'avait point de pont-levis, car ce genre de défense ainsi que les fossés étaient inutiles tant la montée avait été rendue pénible par les soins des seigneurs du logis. En temps de guerre, il eût suffi de rouler quelques blocs sur la pente du sentier pour écraser les assaillants téméraires qui se seraient engagés dans cette route étroite. Un mur crénelé et épais entourait le donjon ; c'était dans cette seconde enceinte qu'on avait pratiqué des logements pour la garnison, pour les serviteurs, des écuries ou, comme on disait alors, des étables pour les chevaux. Il y avait aussi de grands hangars où, en cas d'invasion, les manants du village trouvaient un abri.
Rigauld, bien connu partout à la ronde comme le forestier des pères de Typhaines, eut peu de peine à se faire admettre dans le préau du manoir. Les deux hommes chargés de veiller sur la porte vinrent la lui ouvrir, et comme il se dit très pressé de parler à la demoiselle, et que sa figure altérée par la fatigue et l'émotion disait assez que son message était d'importance, un des sergents d'armes consentit à aller prévenir sa maîtresse. Il laissa donc Rigauld dans la cour, mais ce fut pour peu d'intants, car il reparut bientôt, en lui disant de monter avec lui.
Dans la grande salle du troisième étage, où, lorsque le Cornouiller avait un maître, se réunissaient aux jours de gala les gentilshommes du pays pour banqueter autour d'une grande table massive, une compagnie assez nombreuse était, ce jour-là, réunie. Je dis assez nombreuse eu égard à la réclusion sévère dans laquelle vivait d'habitude la demoiselle.
Il y avait d'abord elle, Mahaut, assise sur son fauteuil seigneurial à grand dossier de bois sculpté, surmonté d'un petit dais ; elle était fort belle et d'un aspect imposant et noble. Sa robe était d'étoffe de soie, de sandal pourpre, son manteau, de damas tramé d'or à grandes fleurs d'argent
et d'azur ; ses cheveux blonds, épais et nattés, s'enveloppaient d'un voile merveilleusement fin, qui allait s'attacher sous un cercle d'or. Au moment où Rigauld entra, Mahaut, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil et le menton sur sa main blanche, écoutait avec l'attention la plus marquée ce que lui disait un personnage assis devant elle et revêtu du costume des chanoines réguliers.
Derrière elle se tenaient assises les servantes de la maison, qui, en fdant leurs quenouilles, ne semblaient guère moins captivées que leur maîtresse par les discours du vénérable personnage. Debout contre les murs, sept ou huit hommes d'armes, les uns les bras croisés, les autres les bras pendants et les mains jointes, imitaient le recueillement de la partie féminine de l'auditoire.
— Entre, Rigauld, dit la châtelaine en se tournant vers le forestier ; on me dit que tu demandes à me parler.
— Ma<lame, répondit le chasseur en se jetant à genoux, le père abbé de Typhaines va périr si vous ne venez à son aide ; attaqué et presque pris par ses manants et ses bourgeois I Pour l'amour de la sainte Vierge, ne tardez pas 1
— Que nous dis-tu là ?
■ — Je n'ai rien vu, moi I poursuivit le chasseur ; mais quelqu'un qu'il ne faut pas nommer m'est apparu près de la fontaine de Saint-Procule, et m'envoie vers vous. Ah I madame, donnez-moi vos hommes, ou monseigneur l'abbé va périr !
Chacun, dans la salle, regarda son voisin, et ce ne furent aussitôt que signes de croix. On douta peu que le forestier n'eut dit vrai. De nos jours, peut-être, le seul fait de l'intervention d'un être comme la fée de Sainl-Procule, en faveur d'une abbaye, eût paru un peu louche. Pourquoi et dans quel but l'enfer protégerait-il les hommes de Dieu et les biens de l'Eglise ? Dans ce temps-là, on ne comprenait pas les choses ainsi, et l'on pensait, au contraire, que les farfadets, les lutins et les revenants s'intéressaient volontiers au salut des seigneurs, même ecclésiastiques, et au maintien de leur puissance.
M ">« Mahaut se leva de son fauteuil.
— Que faut-il faire, maître ? dit-elle au chanoine ; vous savez que le seigneur de Pornes a déjà tenté deux fois de surprendre le chûtel pour me marier de force à son fils aîné ;