‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 43 sur 169 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

si je prête mes hommes d'armes, je resterai sans défense, et, d'autre part, l'abbé de Typhaines est mon tuteur et je lui dois assistance.

Le religieux répondit avec un accent tudesque assez marqué :

— Mon enfant, il ne faut pas vous effrayer. Le seigneur de Pomes ignore sans doute ce qui se passe, et s'il l'a appris, malgré sa déloyauté à votre égard, je ne doute pas qu'au lieu d'employer ses forces à vous attaquer, il ne les consacre toutes à la défense de la sainte abbaye. D'ailleurs, votre châtel est si fort ! En vous gardant bien, qui peut vous prendre ? Si vous n'êtes pas tranquille, cependant, que ne faites-vous entrer vos serfs dans la forteresse ? Ils suffiront à vous garder jusqu'au retour, sans doute prochain, de ceux de vos hommes d'armes que vous enverrez au dehors.

— Quoi, répondit Mahaut vivement, il faut les envoyer tous, ou tous les garder ici I Les gens de Typhaines sont nombreux ; à peine mes dix hommes d'armes et mes vingt sergents suffiront-ils à défendre l'abbé. Sans doute il n'a pas avec lui une seule lance 1

— Ah 1 demoiselle, répondit Rigauld, par la miséricorde de Dieu, j'ai justement conduit hier à l'abbaye un chevalier revenant de terre sainte, qui, avec son écuyer et ses deux pages, est bien capable de défendre le moutier.

— De terre sainte I que dis-tu ? s'écria Mahaut en rougissant ; sais-tu le nom de ce chevalier ?

— Non ; c'est un brave gentilhomme. .

— Grand ? dit Mahaut.

— Oui, grand et fort et l'air généreux.

— A-t-il des cheveux bruns, des yeux bleus ?

— Je n'en sais rien.

— Malheureux ! s'écria la demoiselle du Cornouiller en frappant du pied, as-tu regardé du moins les signes qui sont sur la flamm,e de sa lance, sur sa cotte d'armes, sur son écu ?

— Il y a, répondit Rigauld en se touchant le front et cherchant à se souvenir, il y a un lion d'argent et le reste est bleu... oui, je crois que le reste est bleu.

— Sainte Vierge 1 s'écria une vieille servante en laissant tomber sa quenouille, c'est notre seigneur qui revient I

Mahut se tourna vivement vers le chanoine.

— Maître, dit-elle, c'est monseigneur de Cornehaut, mon fiancé, qui est dans l'abbaye, et je crains de grands malheurs ; il arrive de terre sainte, et s'il est allé trouver maître Anselme, c'est peut-être qu'il a appris que ses biens sont devenus le partage de l'Église. Alors il s'irritera peut-être et s'unira aux paysans.

— Le croyez-vous capable, s'écria le chanoine, d'un crime aussi noir ?

— L'emportement, dit Mahaut en secouant la tête, ne connaît ni crime ni vertu, ni le bien ni le mal ; mais il ne faut pas que Monseigneur Philippe se déshonore 1

— Je crains plutôt, interrompit le religieux, que, victime avec le saint ablJé de la fureur des rebelles, il ne périsse comme tant de braves gentilshommes sont morts à Laon, en défendant l'évêque Gaudry contre ses bourgeois.

— J'ai moins d'inquiétude de ce côté, répliqua Mahaut avec un geste de mépris ; monseigneur Philippe n'aura pas échappé aux Sarrasins pour venir se faire égorger par des vilains. Mais, sans tant parler, à cheval I allez tous, mes hommes, et préparez aussi une monture pour moi 1

— Pour vous ! s'écria le religieux. Dans quel excès vous tombez, ma fille I A peine osiez-vous, il n'y a qu'un instant, prêter quelques-uns de vos gens à la détresse du saint abbé Anselme, et maintenant vous-même vous montez à cheval I Non, soyez plus sage I faites ce que je vous recommandais, et tandis que les hommes de guerre iront délivrer la sainte abbaye et monseigneur Philippe, vous, ici, vous écouterez la fin des saintes exhortations que je vous prodigue avec tant de joie.

Mahaut, pendant qu'il parlait ainsi, donnait ses ordres aux hommes d'armes et ne l'écoutait point ; quand il eut fini, cependant, comme il approchait d'elle pour redoubler ses instances, elle l'apostropha vivement.

— Quoi 1 maître Norbert, lui dit-elle, vous venez, vous homme de Dieu, me donner ces leçons timides 1 Est-ce donc l'usage, dans votre pays de Clèves, que les femmes ne se soucient point du danger de leurs époux et de leurs fiancés ? Sachez que depuis cinq ans j'attends le mien ; que je l'ai envoyé moi-même, et sans écouter ma douleur, là où, comme tant d'autres braves soldats du Christ, il pouvait mourir, et que je ne veux le laisser ni se salir ni mourir sous mes yeux I

Page 1