CHAPITRE NEUVIÈME
C'était vrai. Mahaut aperçut une troupe de paysans sur le pont ; à l'aspect des chevaliers ils se mirent à pousser des huées. Elle les regarda avec attention pour voir si une armure, ou une lance à pennon dénoncerait au milieu d'eux la présence de son fiancé. Ne voyant rien, elle se dit :
— Il est donc mort ou prisonnier I
Elle voulut absolument en savoir plus long sur ce lamentable sujet. Rigauld ne demandait pas mieux que de se dévouer et on le laissa faire. Il gravit la montée, et entra avec précaution dans le préau de l'abbaye. Là, il trouva beaucoup de morts et des blessés qui, en poussant des cris lamentables, cherchèrent à l'apitoyer ; ce fut peine perdue. Le forestier ne voyant parmi ces pauvres diables que des gens de Typhaines, n'y prit garde non plus qu'il n'eût fait pour les bêlements de moutons à demi égorgés. Il aperçut alors la poterne du mur que si longtemps la bravoure du chevalier et de Foulques avait défendue ; elle était non pas enfoncée mais ouverte ; il passa le seuil et contre la porte de l'église il trouva les deux pages de monseigneur Philippe couchés, les braves enfants, sur les dalles, l'un la tête fendue, l'autre la poitrine traversée de deux flèches. Il pénétra dans la nef, puis dans le chœur et ne rencontra que la solitude ; plus de blessés, plus de cadavres, ni l'abbé, ni le chevalier, ni Foulques. Il crut en avoir assez fait et revint sur ses pas.
— Qu'y a-t-il, lui cria Mahaut. Qu'as-tu vu ?
— Personne.
— Ils sont prisonniers, dit Mahaut.
C'était sans doute une idée un peu moins lugubre que celles auxquelles elle s'était abandonnée chemin faisant, croyant trouver son fiancé déshonoré ou mort ; mais, pourtant, cette pensée avait bien aussi son amertume ; car pour être prisonnier il faut avoir commencé par une défaite.
— Il s'est peut-être échappé, murmura-t-elle. Mais le sénéchal secoua la tête d'un air de doute.
— Ce n'est guère probable, dit-il, les manants sont si nombreux I
— On peut s'en éclaircir, répartit Mahaut.
— Nous ferions mieux de regagner votre châtel, objecta le sénéchal. Voyez, demoiselle, les manants en foule s'approchent de leur barricade. Si, par hasard, c'est une sortie qu'ils
méditent, votre présence et notre petit nombre vont nous donner de grands désavantages.
— N'importe 1 fais d'abord ce que je commande, répartit Mahaut ; il en sera ensuite ce que tu voudras.
Le sénéchal mit son cheval au pas et s'avança seul vers le pont ; quand il fut à portée de voix, il s'écria :
— Messires bourgeois et manants de Typhaines, la demoiselle du Cornouiller s'enquiert de vous si vraiment votre abbé et monseigneur Philippe de Cornehaut sont vos prisonniers ? Au cas où ils le seraient, à quelle rançon les mettez-vous l'un et l'autre ?
Il s'attendait à voir un des nombreux bourgeois et paysans armés qui l'écoutaient, les yeux fixés sur lui, répondre à cette communication polie ; mais soudain la foule s'ouvrit» et un interlocuteur sur lequel il ne comptait certes pas apparut. Ce ne fut autre qu'un héraut d'armes portant le blason de Nevers, qui lui cria :
— Messire sénéchal, faites savoir à la demoiselle du Cornouiller qu'au nom de son seigneur le comte de Nevers, il lui est défendu de rien entreprendre ici ; qu'elle se retire sans retard, sous peine de forfaiture de tous ses flefs.
Le sénéchal, confondu, voulut argumenter et répéter au moins sa question. Mais les paysans ne lui répondirent que par des huées, et, la tôte basse et le cœur gros, il fut contraint de rejoindre sa dame.