‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 46 sur 169 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Il fut contraint de rejoindre sa dame, le pauvre sénéchal, qui, lui, n'ayant pas son cœur engagé dans toute cette affaire, se trouvait naturellement l'intelligence plus ouverte et mieux éclairée sur le grave chapitre des intérêts. Lutter contre les bourgeois et les manants de Typhaines, ce pouvait être déjà une folie, vu leur nombre et leur récente victoire ; mais aller contre les ordres du suzerain combattre ses alliés, risquer peut-être de donner de l'épée dans sa bannière, c'était là, pour un esprit régulièrement instruit des us féodaux, une de ces énormités qui ne se commettaient que lorsque le vassal pouvait braver impunément son seigneur ; et, vraiment, la demoiselle du Cornouiller n'en était pas là vis-à-vis du comte de Nevers.

Le vieux soldat avait une mine très piteuse lorsqu'arrivé près de sa maîtresse, il lui raconta ainsi qu'aux hommes d'armes dont elle était entourée, ce qui venait de lui advenir ; il craignait quelque obstination intempestive.

Mahaut baissa les yeux et mordit son gant.

— Il serait temps de nous en aller, dit le sénéchal, voici la nuit qui vient, et si les manants nous poursuivent ou que nous soyons arrêtés par le seigneur de Pornes, nous aurons de la peine à nous défendre.

— Si messire Philippe est prisonnier, répondit Mahaut, qu'en feront-ils ? Ils le tueront 1

— Ils n'oseraient 1 repartit un des cavaliers.

— Ils le mettront à haute rançon, soupira le sénéchal. Allons-nous-en 1

Mahaut fit galoper son cheval, mais non pas du côté de son manoir ; elle le poussa vers la barrière. Ses hommes l'arrêtèrent en criant.

— Quand vous serez prisonnière, vous aussi, lui cria le

sénéchal, croyez-vous que vous en délivrerez mieux monseigneur Philippe ?

Mahaut ne répliqua pas. Elle avait l'esprit juste, et ne trouva rien à objecter. Cependant elle regardait la barricade et le bourg, et une ardeur extrême se peignait dans ses yeux ; elle ne pleurait pas, elle ne s'abandonnait à aucune de ces expressions déréglées que la colère et le dépit recherchent ; seulement quand, s'emparant encore de la bride de son cheval, Rigauîd, sur un signe du vieux vassal, entraîna sa monture sur la route du Cornouiller, elle soupira..

Les fantassins avaient rejoint. On les instruisit de ce qui était arrivé, et toute la bande, infanterie et cavalerie, se mit en devoir de regagner le donjon ; et, de fort mauvaise humeur, ayant six bonnes lieues à faire avant de trouver son souper, chacun commença à cheminer l'oreille basse. Autant que possible, honmies d'armes et archers se tenaient à l'arrière-garde, parce que là on jurait et tempêtait à cœur joie sans risquer d'ofTenser la demoiselle.

Je ne sais si le ciel fut touché de la douloureuse perplexité de Mahaut et de la tranquillité apparente avec laquelle elle surmontait son malheur ; mais, tout à coup, à un tournant du sentier, elle se trouva face à face avec le vieux Norbert qui marchait de son mieux sur la route poudreuse, à pied et un grand bûton à la main.

— Eh bien ! ma fille, s'écria le saint homme, votre violence envers moi vous a-t-elle porté bonheur ?

— Maître, répondit Mahaut, j'ai été justement punie par Dieu et mon péché vaut une pénitence. Le saint abbé Anselme et messire Philippe ont été pris par les manants, et monseigneur de Nevers est leur ennemi.

— Ne désespérez pas, s'écria Norbert, votre violence et vos armes ne peuvent rien ici, mais la parole divine m'ouvrira toutes les portes I Quant à vous, demoiselle, vous avez gravement péché contre un serviteur de Dieu. Repentezvous I

— Je me repens, répondit Mahaut avec soumission, et je ferai ce qu'il vous plaira de m'ordonner.

— Vous êtes d'une race dure et violente, reprit le saint avec mépris, et le sang et la chair vous emportent à chaque heure dans les pièges que Satan vous veut tendre ! Allez en paix 1 Rentrez dans votre manoir, mais rentrez ici à pied,

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