CHAPITRE DIXIÈME
après avoir, comme moi, foulé et respiré la poussière ; quittez votre cheval, et, si vous le pouvez, devenez humble 1 Une fois dans votre manoir, vous attendrez avec patience, en jeûnant et en priant, le succès des efforts que je vais tenter.
Mahaut ne fit pas la moindre observation. Elle quitta sa monture et s'apprêta à continuer son voyage aussi modestement que l'ordonnait le prêtre, et, suivant l'usage, toute la suite, prise d'une dévote ardeur, s'empressa de l'imiter. Norbert vit défiler devant lui cette troupe de pénitents improvisés, puis il poursuivit sa route vers le bourg de Typhaines.
La démarche qu'il voulait essayer n'était pas sans de grands périls. Bien que ses prédications l'eussent rendu cher aux peuples comme aux seigneurs, bien que partout l'on révérât sa piété, il savait que les hommes de son siècle avaient toute la mobihté de la barbarie, et que dans leurs accès de fureur, les objets mêmes de leur plus exaltée dévotion perdaient beaucoup de leur influence. Comme il venait de le dire à la châtelaine du Cornouiller, c'était à une race dure et violente qu'il avait affaire, et se fier aux emportements des laïques, c'était quelquefois s'exposer au pire destin. Mais, dans toutes les époques, un excès fait naître l'excès contraire, un grand vice enfante une grande vertu, et si les chevaliers, les bourgeois et les serfs du douzième siècle étaient de redoutables et indomptables écoUers, l'Église d'alors savait leur trouver des précepteurs dont la pieuse intrépidité ne reculait devant aucune menace.
Et d'ailleurs, eux aussi, ces ma'tres hardis étaient de la tribu des violents et des fougueux ; seulement, l'emploi qu'ils faisaient de leurs passions les sanctifiait et les rendait vénérables.
Lorsque Norbert arriva devant la barricade, il se présenta avec la tranquille assurance qu'aurait pu montrer un des consuls de Typhaines, et, sous les yeux des manants et des bourgeois étonnés de son audace, il frappa de son bâton l'espèce de poterne que l'on avait pratiquée entre les pierres, les madriers et les tonneaux amoncelés, et s'écria d'un ton d'autorité :
— Allons 1 qu'on ouvre au serviteur de Dieu I qu'on ouvre vite et qu'on ne fasse pas languir à la porte la justice qui veut entrer.
Norbert était bien connu dans ce pays qu'il parcourait depuis six mois. Un des bourgeois de garde alla en toute hâte prévenir Payen, laissé au commandement de ce poste considérable. Le consul accourut et demanda respectueusement au pieux chanoine, dans quel but il prétendait entrer dans le bourg.
— Que signifie ce langage insolent ? repartit Norbert avec hauteur. Et depuis quand les fils du péché prétendentils arrêter les volontés d'en haut ? Je te connais, tu te nommes Payen ; païen tu es sans doute et digne du feu, si tu oses me retenir plus longtemps. Ouvre 1
Et le saint frappa encore la poterne de son bâton.
Le pieux jeu de mots fit une grande impression sur le consul et tous les assistants ; c'était alors une raison presque sans réplique qu'un jeu de mots : dans les écoles, dans la chaire, dans les livres, on en éprouvait chaque jour la puissance et celui qui était frappé de cette arme n'avait qu'à s'avouer vaincu s'il ne savait sur-le-champ riposter par une autre pointe. Payen, qui d'ailleurs n'aurait pu songer à lutter d'esprit avec le docte Norbert, jugea qu'il n'avait rien de mieux à faire désormais que d'ouvrir la porte.
— Entrez, dit-il, saint père ; peut-être mes confrères me blâmeront-ils de vous avoir laissé pénétrer dans le bourg sans avoir connu d'avance ce que vous venez y faire ; mais si vous voulez prier pour moi, je me consolerai.
— Oui, je prierai pour toi, répondit Norbert, à cette seule condition que tu n'es pas un des meurtriers du saint abbé Anselme 1
— Plût au ciel, répliqua Payen en changeant subitement d'attitude et de langage, que vous ayez à m'absoudre d'un tel crime ! Puissé-je être excommunié et poser auparavant mon pied sur la gorge ouverte de ce faux traître, de ce méchant seigneur 1 mais le lâche est vivant, et le démon l'a tiré de nos mains !
Norbert éleva les bras vers le ciel et s'écria avec un visage rayonnant de joie, sans songer le moins du monde au lieu où il se trouvait.
— Béni soit Dieu qui a délivré son serviteur des mains des impies 1 Allons, pécheur endurci, persécuteur du Christ, raconte-moi comment, par quel miracle, le vénérable père a été arraché à la mort que, d'après tes propres paroles, vous