CHAPITRE DIXIÈME
lui réserviez, et tu me diras ensuite ce que vous avez fait du brave chevalier Philippe de Cornehaut.
— Je ne vous dirai rien, répliqua Payen avec humeur ; et déjà, en vous laissant pénétrer ici, j'ai trahi mon devoir, je le crains. Pour réparer un peu ma faute, je vous conduirai sans retard au lieu où le conseil est assemblé. Mes collègues ordonneront ce qui leur paraîtra sage.
— Marchons 1 s'écria Norbert, tu devances mes désirs. Le chanoine, bien que le poids déjà lourd de ses années
et la chaleur d'août eussent dû lui faire trouver pénible la longue marche qu'il venait de faire pour venir du châtel du Cornouiller, pressa le pas aussi bien que son guide, et en peu d'instants, ayant traversé quelques rues où la foule s'agitait et s'entretenait des grandes nouvelles du jour, il arriva à la maison commune. Payen poussa la porte de la grande salle, et y introduisit Norbert. Du premier coup d'oeil, le saint comprit en quel moment tragique il entrait là.
Autour d'une table étaient assis les consuls, Simon au milieu et semblant tout diriger. Avec eux siégeaient deux chevaliers qui, sans doute, étaient là au nom du comte de Nevers, et une espèce de clerc, penché sur un parchemin, semblait prêt à écrire la sentence que ces juges allaient prononcer. Sentence est bien le mot exact ; car il s'agissait d'un jugement. Messire Philippe était devant la table, assis sur un escabeau.
L'aspect du croisé aurait fendu le cœur de tous ceux qui l'aimaient. Son surcot était déchiré de tous côtés ; le fourreau de son épée pendait vide sur son flanc... Où était la pauvre Rudaverse ? Puis, ce qui était plus triste encore, la tête de messire Philippe enveloppée d'un linge taché de sang, et la pâleur extrême du chevalier, montraient qu'il ne s'était pas laissé prendre sans raisonner, et que la défaite lui coûtait quelque chose. Et cependant, quand le vénérable chanoine entra, messire Philippe riait.
L'apparition de Norbert interrompit les travaux du conseil. Payen alla parler bas à l'oreille de Simon, autour duquel se pressèrent les autres consuls et les deux chevahers nivernais, et il y eut une rapide conférence qui assombrit la mine du marchand de toile. Enfin, les magistrats de Typhaines et leurs alliés reprirent séance, et Simon s'adressant au pieux chanoine :
— Nous ne savons, dit-il, quelle cause vous amène ici, mais cependant nous respectons votre sainteté, et par vénération pour vous, nous vous prions de vous asseoir et de juger avec nous le chevalier que voici.
Norbert ne répondit pas, s'assit à côté du clerc, et se mit en devoir d'écouter.
Alors Simon, s'adressant à messire Philippe :
— Chevalier, lui dit-il, vous ne niez pas que vous ayez combattu contre la commune de Typhaines, sans en avoir le droit, sans avoir été attaqué par elle, et seulement à cause de votre malice.
— Messire vilain, répondit le croisé, j'ai ri tout à l'heure de bien bon cœur, en voyant tant de coquins que vous êtes ici, prétendre juger un gentilhomme ; mais pourtant ce n'est pas le moment de rire, car je devine que vous en voulez à ma vie, et je ne me soucie pas de vous la donner. Je vous déclare donc, si vous ne le savez, que nul ne peut être jugé que par ses pairs, et que des manants, même en rébellion, ne sont pas mes égaux.
— Pas tant de fierté, monseigneur, s'écria Jacques, la hache des bourgeois coupe aussi bien que votre épée, et souvenez-vous que nous sommes maîtres de vous traiter suivant notre justice.
— Je le crois bien, repartit messire Philippe, et c'est parce que je crains plus votre vengeance que je ne crois à votre équité, que je ne veux pas me laisser juger par vous. J'ai défendu l'abbé de Typhaines ; je ne pouvais le laisser égorger sous mes yeux ; il est le tuteur de ma fiancée ; mais au fond il est mon ennemi, et si, au lieu de m'être rencontré dans son moutier quand vous avez pris les armes, je me fusse trouvé à deux lieues de là, sachant qu'il me retenait mon bien, je vous jure que j'aurais laissé la querelle se vider sans moi.
Un des chevaliers prit la parole.
— Messire, dit-il d'un ton sec, la justice de votre seigneur le comte serait plus dure encore pour vous que celle des bonnes gens de Typhaines. Vous avez défendu ses ennmis et tué et blessé plusieurs de ses alliés. A tous ces titres, vous méritez une punition.
-— Messire, répondit le croisé, faites que je me trouve libre et je vous répondrai comme il convient.
CHAPITRE DIXIÈME Le chevalier leva les épaules d'un air de mépris, n était clir que^e ugement était porté d'avance. Simon regardait m^ssi^e Philippe avec des yeux briUants de hame, et des renUmen™n'étaient pas plus favorables se 1-aient ^ns les regards de tous les assistants. Mais comme si les foraies de [a'justice, toutes mal observées ^^l^^^^'^'J^' ^,1 tribunal improvisé, eussent encore g^!^^^ l^, /^f ^"l. et juges, Antoine donna un coup de pomg sur la table et
'''^'le jeu dure trop longtemps l Passerons-nous la soirée et la nuit à rechercher si le chevaUer est coupable ou ne 1 est fa ? Sommes-nous des enfants pour nous amuser de telles sottises -^ Moi, je vous le dis, il a défendu l'abbe, il a tue de sflropre main plusieurs des nôtres, il en a blessé un grand nombre quTvont mourir ou vivre mutilés, et si les sei^iteurs Se l'abbaye ne nous avaient pas ouvert une fenêtre, nous serions encore occupés à guerroyer tous honteusement contre un seul homme l Ne voilà-t-il pas ^ss^z de méfaits ? Que vous faut-il de plus ? Il a fait échapper l^t^^;tr^^^f^^f^ «î!^ J^^ ameuter contre nous des armées d'ennemis, et vous le tenez. lui, en votre pouvoir et vous ne le tueriez pas ?
— Antoine est un homme sage, repartit Sunon. Si l on m'en croit, le chevalier mourra.
Norbert quitta son siège : , . . « o'a«^-o
— Vous faites donc la guerre comme des brigands ? s ecna-
*' — Non, dit Simon. Comme des opprimés qui se vengent. Maître Paul, écrivez que les consuls condamnent le prisonnier à mourir.
Le croisé étendit la main. . ^„„i.
n ne se peut pas, dit-il, que vous en usiez si durement envers moi. Je n'ai fait que me conduire en bon chevaher , ne m'éeorsez pas, mettez-moi à rançon.
-^Tf rfnçon, dit Simon en lui montrant le poing, ce sera
ton sang 1 . . . •
Les chevaliers nivernais se mirent a nre. „, .,. „^ .
Voilà de lâches scélérats, s'écria le pauvre Phihppe en
les regardant en face. . ■ imirrlpj;
Dans ce moment il sentit que deux mains fort lourdes s'appuyaient sur ses épaules. Il se retourna : il avait dernere lui un grand diable de serf qui lui dit :
— Agenouille-toi, mets ta tête sur l'escabeau tu ne souffriras pas longtemps !
Le regard du croisé fut attiré par quelque chose qui brillait ilerrière le manant ; c'était une hache fort large. Norbert saisit la main du gentilhomme.
— N'ayez pas peur 1 lui cria-t-il.
— En ai-je l'air ? repartit le croisé.
— Isengrin, fais-lui plier les genoux, cria Jacques, que nous ayons le plaisir de voir un seigneur demandant pardon 1
Cette heureuse idée charma tout le monde, hormis le condamné et le chanoine, qui, arrachant Philippe des mains brutales du serf de Typhaines, se mit devant lui et dit avec résolution :
— Si tu coupes une tête ici, ce sera la mienne, et je suis prêtre et tu mourras damné 1
Le bourreau improvisé, se grattant l'oreille, regarda ses supérieurs d'un air d'hésitation. Mais sans attendre que personne prît de nouveau la parole, Norbert s'écria :
— Vous en avez trop dit et assez fait 1 Je vous défends de passer outre ; oui, moi, je vous le défends I Vous savez que Dieu et la Vierge et les saints sont ici invisibles à mes côtés. Si vous étiez des païens, vous n'oseriez encore exécuter ce que vous avez déclaré 1 Pourquoi ? c'est que vous n'êtes pas des fous ! Allons, gens impitoyables, laissez-vous du moins éclairer 1 Pourquoi avez-vous pris les armes ? Est-ce pour massacrer ? Non 1 c'est pour établir une commune et vivre désormais libres sous vos propres lois.
Mais espérez-vous y réussir, si vous excitez contre vous l'horreur, la réprobation et de justes vengeances ? Messire Phihppe que vous voulez tuer a des parents qui ne le verront pas massacrer sans colère, et son suzerain n'est pas si lâche qu'il ne s'irrite contre vous lorsque vous l'aurez traîtreusement mis à mort. Je vois bien que l'on vous excite au mal, et c'est toi, mauvais chevalier, faux gentilhomme, méchant Baudouin de Pornes, qui pousses ces pauvres gens à prendre la vie du rival de ton fils 1 Mais, s'ils sont sages, ils n'iront pas augmenter, doubler, tripler leurs dangers pour te plaire et te servir I Voyons, mes maîtres, cherchez à me comprendre : Si un cheveu tombe de la tête de messire Philippe, je sors d'ici, je vais sur la place de Typhaines, et je crie vengeance