‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 49 sur 169 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

contre vous à vos amis, à vos soutiens. Si l'on ne m'écoute point, j'irai par tout le Nivernais, en Champagne, en Bourgogne, en France, s'il le faut ; je liguerai contre vous les seigneurs, les communes, le roi. Si vous ne m'écoutez pas, je prêcherai contre vous la croisade, et dans huit jours, sur les débris de vos maisons, vous pleurerez, vous, ceux d'entre vous qui seront restés vivants, vous pleurerez votre mortelle férocité I

Simon jeta les yeux sur le conseil ; il ne vit plus que le seigneur de Pomes et Simon qui parussent fermes dans leur première opinion.

— Maître Norbert, dit le chevalier, il n'était pas besoin de nous menacer si fort ! Vous devriez savoir que les consuls de Typhaines vous respectent et vous obéissent.

— Alors qu'ils m'en donnent la preuve, reprit le chanoine. Fixez la rançon du captif.

— Jamais I tant que je vivrai I s'écria Simon avec véhémence. J'ai pris ce jeune homme et je le garde.

Philippe, qui avait cru un instant à la liberté, perdit de nouveau l'espoir et regarda la hache.

— Que me cédez-vous donc ? s'écria Norbert. Me raillezvous ?

— Je ne raille pas, et, pour ce moment, je vous cède sa vie. Isengrin, reconduis le prisonnier dans le cachot I

Messire Philippe s'avança jusqu'à la table ; il prit une voix aussi sérieuse que sa position :

— Sires vilains, je comprends à merveille ce qui va m'arriver. Vous avez peur en ce moment de ce vénérable chanoine, que je ne connais pas, mais auquel je voudrais pouvoir promettre un long et bon souvenir, et, aussitôt qu'il ne sera plus là, vous recommencerez votre jugement interrompu. Sachez pourtant que je n'ai pas grande crainte de vous, que je vous tiens tous pour des traîtres et des brigands, et que... Il me semble que je n'ai pas autre chose à vous dire.

Messire Philippe, après avoir parlé ainsi, crut s'être acquitté de ce qu'il se devait à lui-même et à sa bonne renommée ; ce scrupule faillit, cependant, tout honorable qu'il fût, le mettre à la disposition des volontés peu charitables de Simon et du seigneur de Pornes ; mais Norbert, lui ayant donné sa bénédiction, se hâta de s'adresser au conseil pour

en obtenir des conditions un peu meilleures, et, pendant ce temps, Isenfîrin emmena son captif.

Si jamais il est dans la vie un moment où il soit plus particulièrement désagréable de mourir de mort violente, c'est blessé et humilié par une défaite. L'abattement de l'esprit et l'épuisement du corps préparent mal à tenir cette contenance héroïque sans laquelle il est pénible de se présenter à la vengeance de ses ennemis. Aussi le pauvre croisé qui, dans sa résistance aux manants introduits par trahison dans son poste, s'était vu cruellement navrer et meurtrir, et qui de plus n'avait ricu mangé depuis la veille, en était-il bien plus méritant à se montrer fier. En toute autre circonstance meilleur, ce n'eût été qu'un jeu pour lui ; mais cette fois la peine qu'il se donnait pour faire bonne mine était grande.

Lorsqu'il se trouva dans le corridor obscur qui menait à l'étage inférieur du cachot, il se sentit presque défaillir de faiblesse ; la perte de sang et la faim lui avaient rendu plus sensible la vue de la hache, et il se soutenait mal. Cependant son courage ne lui permit pas d'appeler Isengrin à son aide, et laissant le geôlier marcher devant, il s'appuya un peu contre le nmr.

Ainsi, étourdi, presque sur le point de tomber par un ébloujssement, il vit tout ù coup se passer à deux pas de lui une scène rapide qui, dans le premier moment, lui parut un songe.

Pour atteindre le cachot d'où on venait de le tirer et où il retournait, on longeait un couloir sombre, puis on descendait un étroit escalier tournant qui, d'un bout, gagnait l'abîme, de l'autre s'élevait vers les étages supérieurs de rédiflce. Isengrin, se croyant suivi par son captif, s'y était déjà engagé, et, tenant ù la main une lanterne dont la clarté rougeâtre luttait fort mal contre les ténèbres séculaires de ce trou, il allait descendant les marches, quand messire Phili{)pe vit s'élancer sur lui, des dernières marches de l'étage supérieur, ou pour mieux dire tomber sur lui, un homme qui, rapide connue l'éclair, porta au geôlier un coup par la grâce duquel notre connaissance avec l'aimable Isengrin se trouve bien subitement interrompue. L'effet de l'attaque fut si prompt que, sans avoir ])oussé un cri, le geôlier ouvrit les bras et tomba la tète la première dans le gouffre tournant où il descendait, non sans précautions. Sa chute rendit un bruit

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