‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 50 sur 169 · CHAPITRE DIXIÈIVIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈIVIE

sourd, et comme Philippe, stupéfait de ce qui venait de se passer, s'avançait pour mieux voir et peut-être pour s'informer, le meurtrier d'Isengrin se jeta au devant de lui, le prit par le bras vivement et lui dit à voix basse ces paroles rapides :

— Silence ! Pas un mot I Vous êtes libre, suivez-moi.

L'inconnu ramassa sur les marches de l'escaUer un manteau, le jeta sur les épaules du chevalier, et, le prenant par le bras, voulut l'entraîner ; Philippe ne demandait pas mieux que de sortir de ce triste logis, mais il lui fallait de l'aide ; l'inconnu qui, probablement, n'était pas au fait de cette circonstance, le tirait, et, comme il n'avançait pas assez rapidement, grommelait ; de cette façon, ils arrivèrent à l'endroit où donnait la porte du conseil.

Messire Philippe jeta un regard de côté sur cette issue redoutable d'où pouvait sortir de nouveau la captivité et son sinistre cortège. Il s'étudia donc à faire le moins de bruit possible ; mais c'était précaution inutile, car les voix des honorables consuls de Typhaines, des braves chevaliers Hivernais et du chanoine se mêlaient à un diapason des plus élevés dans un inextricable réseau de réponses, de demandes, de cris, d'apostrophes et peut-être d'injures.

Le conducteur du croisé se retourna vers lui brusquement.

— Marchez plus vite ou restez ici, lui dit-il dans l'oreille ; le diable m'étouffe si je me soucie d'être pris et massacré pour vous.

— Tu vois que je suis malement blessé. Prends patience, j'avance comme je puis.

Il se trouvait, avec son compagnon, à la porte d'entrée de la maison de ville.

— Enveloppez-vous dans la cape et mettez-la par dessus votre tête, grommela le sauveur.

— C'est fait, repartit messire Philippe.

— En avant, donc 1

Les deux fugitifs mirent le pied dans la rue. La nuit était déjà close, et bien qu'un assez bon nombre de torches brillassent dispersées çà et là, la foule était si grande que l'on courait peu de risque d'être observé. Puis, autour de chaque torche, quelque bourgeois prévoyant et mêlant avec bonheur l'esprit du commerce au patriotisme avait installé une can-

tinc, une buvette, ou au moins un tonneau défoncé, où les intrépides vainqueurs de la journée buvaient et mangeaient en se félicitant de leur gloire. Le bourg de Typhaines était donc occupé ù tout autre chose qu'à regarder.

Ce fut le salut du gentilhomme ; car il était si affaibli que son allure embarrassée l'eût certainement fait remarquer dans tout autre moment d'enthousiasme moindre. Cependant il marcha, il arriva sans malencontre dans une petite ruelle où son guide, s'arrôtant devant une masure, lui dit :

— - C'est ici,

— Ici ! quoi ?

— L'endroit où nous nous arrêtons.

— Comment, brave vilain, tu ne me mènes pas dans les champs.

— Vous y feriez bonne mine et surtout longue course, dans l'état où je vous vois I Venez ici, vous vous reposerez ; je vous apporterai ù souper, et vous n'aurez rien à craindre.

Le chevalier jeta un regard peu convaincu autour de lui.

— Mon bon garçon, dit-il ù son guide, je n'ai jamais rencontré de coupe-gorge plus sinistre que le logis où tu me mènes. Es-tu bien certain que tu ne me fais pas échanger un coup de hache pour un coup de couteau ? C'est qu'entre les deux, je t'avouerai que je ne choisis ni l'un ni l'autre.

— Voilà bien des paroles inutiles, répondit l'autre. Entrez, par le diable I où je vais vous y contraindre.

Ho

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