‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 53 sur 169 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

En fort peu de temps, Norbert s'était aperçu que tous les membres du conseil ne tenaient pas également à la mort de messire Philippe. Payen condamnait le chevalier ; mais ce courageux bourgeois pouvait être ramené à des sentiments plus généreux. Eudes, Jacques et Antoine criaient beaucoup, criaient très haut, s'épuisaient en menaces contre le sanguinaire soldat qui avait si cruellement navré et tué un bon nombre de leurs gens ; ils étaient aussi fort accessibles au plaisir de mettre à mal un gentilhomme ; mais pourtant, en ouvrant leurs yeux sur les véritables intérêts de la commune naissante, les trois magistrats n'étaient pas pour rester inébranlables dans leurs résolutions. L'un des chevaliers nivernais, Anseau de Loysel, sorte d'imbécile insolent et débauché, gendre du seigneur de Pornes, n'avait sur aucun point des idées arrêtées ; restaient Simon et monseigneur Baudouin. Pour ces deux-là, ils étaient enragés, acharnés, résolus ; ils avaient sans doute de bonnes raisons, en tout cas ils n'en voulaient point démordre. Messire Baudouin était un grand patelineur, rusé, fourbe et méchant, disait-on ; il courait sur les cachots de son châtel de fort vilaines histoires ; la condition de ses main-mortables n'était enviée d'aucun serf ou bourgeois du voisinage, personne ne songeait sans effroi à la condition des malheureux qui étaient par lui taillabiles de alto et basso ad voluntatem, et ses hommes de corps assuraient avec larmes qu'on avait raison. Ce n'était pas, du reste, un secret que cet estimable châtelain avait solhcité la main de la demoiselle du Cornouiller pour son fds aîné, qu'il avait reçu un sec refus de l'abbé de Typhaines, un autre encore plus formel de Mahaut, et que deux fois déjà, de nuit et par escalade, il avait cherché à surprendre le manoir de la jeune fille et à prendre de force ce qu'il ne pouvait obtenir de gré. Du côté de ce gentilhomme l'intérêt de prendre à messire Philippe la tête de dessus les épaules était donc bien clair, puisqu'un coup de hache lui défaisait un rival.

Personne ne savait les motifs de maître Simon. Mais cet homme était déjà si mystérieux, qu'on ne pouvait conclure de son silence qu'il n'eût pas de quoi haïr le croisé prisonnier. D'ailleurs, il enveloppait avec le plus d'art possible sa sanglante volonté sous les apparences du bien public, et revenait toujours sur la nécessité de faire un exemple qui effrayât

à tout jamais les seigneurs voisins et qui les empêchât d'attaquer la commune.

Devant deux volontés aussi inébranlables et aussi redoutées, tout autre que Norbert eût reculé ; mais lui aussi était ardent, lui aussi était ferme, et à lui aussi l'influence ne manquait pas. On pouvait bien, dans ce siècle, attaquer des gens d'église dans un quart d'heure de folie furieuse, mais le calme revenu, on retombait plus prosterné qu'auparavant sous l'autorité des clercs, et, parce qu'on avait soulevé la chaîne, on avait des remords qui courbaient le cou plus bas. D'ailleurs le chanoine n'était pas le seigneur de Typhaines, et plus encore que l'abbé Anselme, il passait pour capable de faire des miracles.

— Non, s'écria-t-il, non, ceux qui, dans ce conseil, sont des gens avisés, n'oseront pas commettre le crime qu'on leur conseille. Vous avez tumultueusement formé une commune. C'est une œuvre exécrable devant Dieu, et tôt ou tard vous vous en repentirez. Mais les enfants de ténèbres ont aussi leur prudence 1 Au lieu d'irriter la noblesse, parente des Cornehaut, ne vous sufTit-il pas d'avoir à vous défendre contre toute la puissance du saint abbé Anselme, contre l'indignation des évoques et des prélats ?

— Mais, saint père, répondit Jacques un peu ébranlé, vous devez savoir que nous avons l'appui de monseigneur de Nevers. La présence de ces deux honorables seigneurs vous le dit assez.

— Ces deux seigneurs, je les connais, répliqua Norbert, en jetant sur eux un regard de mépris, je sais quels ils sont, et le choix qu'on a fait d'eux pour vous les envoyer, me dit assez dans quel esprit on vous porte secours. Bien que vos affaires ne m'importent point, je vous engage à veiller sur vos alliés et à peser les conseils qu'ils vous donneront. Mais je veux croire, pour vous plaire, que ces hommes sont venus ici pleins de zèle et de bonne foi, ne savez-vous pas combien sera précaire l'appui que vous prêteront les gentilshommes ? Tant que vous serez heureux et les plus forts, les traîtres qui abandonnent leur cause pour la vôtre, partageront avec vous le butin et en prendront la meilleure part ; mais au jour de la défaite, ils seront, comme tous les traîtres, les premiers à vous abandonner. Ne vous fiez qu'à demi aux promesses des transfuges, et n'agissez pas, comme autrefois

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