‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 54 sur 169 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

un roi d'Assyrie qui, se laissant aller à son orgueil, devint brute.

On croira aisément que le sire de Pornes et monseigneur Eudes de Loysel ne se laissèrent pas traiter ainsi sans répondre ; l'un, qui appréciait trop justement l'influence du saint pour le contrecarrer sans respect, louvoya, s'humilia, se défendit en s'abaissant ; l'autre, moins retors, ne se fit pas faute d'injures ; quant à Simon, il chercha à réfuter les arguments du chanoine ; il les tourna, les retourna, les frotta contre ses raisonnements, en atténua l'effet et empêcha ses collègues d'écouter des avis qui ne tendaient à rien moins qu'à rendre immédiatement la liberté à messire Philippe. Ce fut après une discussion longue et violente qu'il fut enfin résolu que le gentilhomme ne serait pas mis à mort immédiatement, et ce fut tout ce que Norbert put obtenir. On voit combien les seigneurs consuls abondaient peu dans le sens de la mansuétude.

Norbert alors accabla de reproches les bourgeois et les chevaliers, puis se leva pour sortir. Tous les consuls lui offrirent avec empressement leurs maisons pour le séjour de la nuit, mais il refusa durement, en déclarant qu'il [>référait l'hospitalité du premier serf qu'il viendrait à rencontrer. Le conseil, débarrassé de ce rude antagoniste et jugeant ses moments précieux, se résolut d'établir sur-lechamp les conditions de l'alliance que les deux chevaliers venaient solennellement ratifier entre la commune de Typhaines et le comte du Nivernais. Puis, lorsque le document, la Charte, comme on disait alors, eut été rédigée à la satisfaction générale, par le clerc, tous les assistants y apposèrent leurs signatures ou leurs croix, et l'empreinte de leurs armes, ceux qui en avaient, laissant la place vide pour y mettre le grand sceau de la commune, qui n'avait été promis que pour le lendemain matin, par l'ouvrier chargé de le confectionner. Disons, en passant que la gravure en devait représenter saint Procule avec cette légende : Communia burgensium Typhaniensium.

Le traité conclu, on passa à l'affaire non moins considérable pour le présent et beaucoup plus importante pour l'avenir de la charte communale, à savoir, des libertés,

imunités, devoirs et obligations de tous les bourgeois de Typhaines. Bien entendu que, pour la forme, les consuls

n'i'-taiont, on cette circonstance, que les grefTiers de la commune, ii l'approbation de laquelle l'acte d'association devait être soumis ; mais, par le fait, ce que nous appellerions aujourd'hui la commission, était bien assurée d'avance que ce qu'elle proposerait subirait peu de critiques ; elle procédait donc avec une confiance mâle et entière. Comme les deux chevaliers nivernais étaient des confidents indispensables, on leur accorda le droit de donner leur avis, et pendant toute la nuit il leur fut loisible -de discuter, avec les consuls, les termes de l'émancipation du bourg.

Il y a quelque trente ans, on ne se souvenait plus en France que l'esprit de liberté y avait eu des représentants, au seizième siècle, dans la noblesse, encore moins au douzième dans la bourgeoisie. Quelques savants, étonnés de ce que leur révélaient les vieux livres, en croyaient à peine leurs yeux, méditaient avec doute des révélations qui leur semblaient exorbitantes et contre la nature, et ne sachant comment s'y prendre pour les révéler et les rendre croyables, gardaient pour eux le secret ; mais aujourd'hui que nous savons si bien ce que le peuple fait dans ses jours d'excitation, nous avons moins de peine h nous représenter l'intérieur d'un conseil de commune, même à ces époques reculées de l'histoire.

Qu'on se figure nos cinq consuls vêtus en simples artisans, comme ils le sont de leurs habits de drap grossier, enveloppés dans leurs manteaux de laine battue, et avec leurs visages carrés, leurs traits grossiers et lourds, leurs yeux brillants pourtant du désir de comprendre, de s'exprimer clairement, de faire adojjter leurs idées. Qu'on les voie, discutant avec la grosse raison que le ciel leur a donnée, et les idées et les préjugés de leur temps, les principes sur lesquels ils veulent faire reposer leurs droits nouveaux ; que l'on s'imagine surtout Simon, le plus habile de tous, faisant pencher sans cesse la balance du côté de son avis par la promptitude avec laquelle il sait alléguer l'autorité des Chartes des communes de Laon, ou d'Amiens, ou de Cambrai. Évidemment, Simon est le polili(jue de 'l'yphaines, le savant, le résolu ; Payen, le généreux ; .Jacques et Antoine en sont les timides, les hommes qui donnent les majorités.

Pour les deux Nivernais, ils se regardent de temps en temps, sourient et lèvent les épaules, ce qui ne les empêche pas de louer bien fort ce que leurs alliés admettent.

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