CHAPITRE ONZIÈME
Les consuls étaient au plus beau de leur travail et ils élaboraient un article difficile et important, quand une douzaine d'hommes envahirent la salle. La discussion fut interrompue. Les nouveaux venus étaient de grands diables vêtus à peu près comme nous avons vu Rigauld, moins les armes ; ceux qui ne portaient point de sayons de peaux de bêtes, étaient grossièrement couverts de haillons : réunion barbue, sale et peu rassurante 1
Un de ces hommes s'avança vers la table. C'était l'orateur.
— Qui êtes-vous ? demanda Simon.
— Moi, je suis Joslin, répondit le géant. Avec mes camarades je suis serf de monseigneur de Pornes, nous avons appris que vous faisiez une commune et nous venons vous joindre.
— Un moment, s'écria messire Baudouin, plaisantezvous, mes drôles ? En effet, je te reconnais, Joslin, et toute ta bande je la reconnais aussi I A la glèbe, brigands, et demain vous aurez affaire à mon sénéchal 1
— Nous ne voulons plus de glèbe, dit Joslin, en reculant un peu sous le regard de son seigneur : nous savons que des serfs de Cornehaut sont venus ici ce matin à qui l'on a fait bonne réception. Nous les valons bien.
— Mais, dit Simon, un peu embarrassé, pendant que ses collègues s'entreregardaient, mais c'est bien différent, monseigneur Baudouin est l'ami de la commune et nous ne pouvons pas le ruiner ; nous le soutiendrons, au contraire, envers et contre tous. Vous n'avez pas bien réfléchi, mes enfants, avant d'agir.
Les serfs se mirent à murmurer, et Joslin, se voyant soutenu, revint à la charge.
— Il n'y a qu'un mot qui serve, dit-il ; puisque vous avez affranchi des serfs, il faut nous affranchir de même.
— Nous ne sommes pas des voleurs, cria Payen avec emportement, hors d'ici, coquins 1
— Mon sénéchal, mon sénéchal, marmotta monseigneur Baudouin en souriant, vous apprendra demain la liberté !
— Je me moque du sénéchal, reprit Joshn avec hardiesse. Tenez, gens de Typhaines, ne soyez pas mauvais pour nous ; mes camarades et moi nous ne sommes pas sans quelqu'argent et nous pourrons bâtir ici des maisons aussi bien que
les serfs de Cornehaut. On nous a dit que c'était une condition pour être admis chez vous.
— Il est riche 1 s'écria monseigneur de Pornes en riant. Voyez le drôle 1 et l'on dit que je maltraite mes serfs 1 Faites arrêter ces voleurs, mes bons compères de Typhaincs.
— Certainement, repartit Simon, leur audace sera punie I — Ne nous refusez pas, répliqua Joslin en s'adressant
aux consuls, car nous avons de quoi tout obtenir de vous. Nous tenons un bon gage, gens de Typhaines I
— Gage ou non, répliqua Antoine, sortez d'ici, retournez chez monseigneur Baudouin et laissez-nous faire nos affaires qui ne sont pas les vôtres !
Les serfs murmurèrent plus fort et Joslin reprit :
— Quant à nous remettre à la glèbe, n'y songez pas ! nous n'en voulons plus ; nous sommes tout aussi bons que vous pour crier : Commune I mais là, nous ne venons pas ici les niiuns vides.
— De l'argent ? dit Baudouin, où me l'avez-vous volé ? ■ — Non, j)oint d'argent! repartit le serf, mais si par hasard
vous ne trouvez plus votre prisonnier dans sa geôle, vous me demanderez où il est, et je pourrai vous l'apprendre.
La pensée que messire Philippe avait pu leur échapper fit pousser un même cri d'angoisse et de fureur à Simon et au seigneur de Pornes ; ils se levèrent comme des furieux, en renversant leurs escabeaux, et ce n'est pas trop, tant leurs regards devinrent féroces et mentants, tant leurs gestes devinrent frénétiques, que de les comparer à deux tigres qu'un enfant aurait, au travers des barreaux de leurs cages, agacés avec une paille.
Certainement tous deux auraient, sur la place, étranglé l'impudent .Joslin s'ils avaient pu le saisir, mais comme la vaste tal)le faisait barrière, le serf eut le temps d'enlîler la porte, de se jeter dans la rue, et tandis que l'effort du chevalier et du consul se portait surtout vers le téméraire, les autres serfs le suivirent et se perdirent après lui dans la foule.
Le seigneur de Pornes, alourdi par son enhamachement de mailles, et Simon, retenu par un sentiment grossier, mais cependant assez vif, de ce qu'il se devait comme magistral une fois devant son public-, s'arrêtèrent sur le seuil de l'entrée, et après s'être convaincus de leur impuissance