CHAPITRE ONZIÈME
actuelle à saisir les serfs fugitifs, ils rentrèrent dans la salle, où leurs compagnons n'avaient pas des figures moins consternées que les leurs.
- — ■ Bah ! s'écria Anseau de Loysel en partant d'un éclat de rire, n'allez-vous pas, messires, vous désoler pour l'escapade d'un manant ? Vous retrouverez le drôle bien aisément dans quelque masure de Typhaines. Il ne s'agit que de le faire chercher, puis pendre avec ses camarades au premier arbre venu. Ah I savez-vous que si tous les serfs de nos terres allaient prendre le chemin de votre bourg, nous serions bien sots de vous soutenir ?
— Tant de paroles, s'écria Simon, ne servent de rien. Si ce misérable serf a dit vrai, où est notre prisonnier ? où est notre vengeance ? où est notre otage ?
— Allons tous visiter la serrure du cachot, dit Payen.
— Courons ! murmura Antoine. Il saisit une torche de résine qui brûlait dans un anneau de fer scellé au mur, et tous les assistants le suivirent, l'anxiété peinte sur le visage. L'honorable conseil et ses alliés descendirent les marches humides du cachot, et au bas ils trouvèrent maître Isengrin étendu, les jambes traînant sur les derniers degrés, le dos ouvert à l'endroit des poumons, et, par surcroît, la tête fendue sur un angle de pierre ; mais cette blessure avait dû arriver trop tard pour lui faire grand mal. Simon regarda la porte ; elle était parfaitement fermée. Il ramassa les clés dans le sang du geôlier ; il tira les verroux, il entra ; la botte de paille et la cruche d'eau étaient seules dans la prison : le prisonnier manquait.
Simon devint pâle comme un homme mort et ne trouva pas un m.ot à dire. Il revint sur ses pas et trouva sur le palier monseigneur Anseau qui disait à Jacques devant le corps d' Isengrin :
— Il vous faudra un autre bourreau, celui-ci est décidément hors de service 1
Il remonta, tout le monda le suivit, il reprit sa place devant la table, et quand chacun se fut également assis à la sienne dans un profond silence, il essuya son front couvert d'une sueur froide et dit d'une voix ferme :
— Nous discutions les conditions de mariage entre nos bourgeois et les serfs des seigneuries voisines ; nous disions que nul des nôtres ne pourrait épouser une serve sans le
consonleincnt de son seigneur, au cas où ce seigneur serait notre allié et aurait juré la commune... Continuons 1
-Maître Simon donna ainsi le premier exemple de courage et d'énergie civile qu'eût encore vu Typhaines ; la discussion continua.
Vers trois heures du matin, le conseil ayant achevé sa besogne législative, décida que le lendemain la population de Typhaines serait convoquée pour juger de l'excellence de ses lois, et les consuls se levèrent afin d'aller visiter les postes et les travaux exécutés par leur ordre autour du bourg. Les deux chevaliers les laissèrent aller et se rendirent l'un et l'autre chez Jacques où on avait préparé leur logis.
La nuit était admirable, chaude, tranquille. Les consuls trouvèrent tout le monde dispos, gai et remplissant son oirice. Les sentinelles se promenaient en regardant partout tie tous leurs yeux, les pionniers creusaient avec une rapidité (jui ne se voit qu'aux premiers jours des révolutions où tout sendjle admirable à tous, et les consuls eurent lieu de se réjouir en voyant que le lendejnain à l'aurore un énorme fossé et un mur de terre enceindraient tout le bourg.
Simon, probablement, ne trouva pas cette joie sutlisante pour calmer sa profonde tristesse, car lorsqu'il fut rentré chez lui, sous prétexte de prendre un peu de repos, il ne se coucha pas, mais s'étant assis près du foyer, et ayant caché sa tôle dans ses mains, il se mit à pleurer.