CHAPITRE XII
Simon se mit à pleurer silencieusement ; ses larmes coulaient à travers ses doigts et tombaient sur la cendre. A la lueur du feu flambant, Jeanne, couchée dans son lit, se souleva sur le coude, et regardant son homme :
— Que fais-tu là, Simon ? dit-elle ; pourquoi ne te couches-tu pas ?
Comme Simon ne répondait rien, Jeanne sortit de ses draps, en tâchant de ne pas réveiller Damerones, qui, suivant l'usage, était couchée à ses pieds, en travers. Elle s'approcha du consul, se pencha sur lui, et découvrant la cause de son silence et de son immobilité :
— Qu'as-tu donc ? répéta-t-elle,
— Parle bas, lui répondit Simon ; mon malheur est si grand que je me défie de toute autre oreille que la tienne.
Il prononça ces mots en jetant un coup d'œil vers le pied du lit où Damerones, cachée dans l'ombre et enveloppée de ses couvertures, paraissait dormir du plus tranquille sommeil.
— Oui, poursuivit-il, j'ai tort d'être là à pleurer comme un enfant ; mais lorsqu'après tant d'années de souffrance, tant de projets déçus, on découvre enfin, autour de sa vie, de secrètes trahisons, on a bien sujet de s'abandonner au désespoir et de perdre courage.
— Je ne te reconnais pas, Simon, reprit Jeanne ; tu n'as pas coutume de te désoler ainsi.
Simon continua.
— En courant attaquer l'abbaye, je comptais sur la rapidité d'un coup de main ; j'aurais dû débusquer les moines avant que personne aux environs eût nouvelle de leur embarras ; mais point ! C'est par un hasard que j'ai pu réussir ; et qui donc a prévenu la demoiselle du Cornouiller ? Quand
ce misérable Philippe est enfin tombé dans mes mains, je me réjouissais, et ce sang d'une race infâme, ce sang, le dernier reste du sang des tyrans de Cornehaut, allait couler sous la hache : qui donc a prévenu le chanoine ? ils déjoueront ma légitime vengeance et perdront la commune.
— Pas plus l'un que l'autre, répondit Jeanne en levant les épaules. Où tu vois des perfidies, il n'y a peut-être que des contre-temps. D'ailleurs lu es le maître, et Philippe est dans tes mains.
— Non, les serfs de Pornes l'ont enlevé et veulent me le revendre au prix de leur liberté. Que faire ? pouvons-nous irriter nos seuls vrais soutiens, Baudouin et Anseau de Loysel ? Aucun noble, si ce n'est ces deux scélérats aventureux, ne voudra lever la bannière pour nous ; d'ailleurs le comte de Xevers ne suit que leurs conseils, et ne nous protégera qu'autant qu'ils le voudront.
Jeanne accablée cessa de parler un moment ; puis elle reprit d'une voix basse et lugubre :
— Ainsi, noire ennemi vivra encore 1 les dangers vont renaître ! El toi, après avoir é.happé tant de fois, par des miracles d'adresse et de courage^» à la corde, à l'épée et au couteau, si je te conserve, ce sera pour aller mendier le pain de l'exil ! Triste vie et dont je suis lasse I
— Ecoute, Jeanne, dit Simon en fixant ses yeux sur le pied du lit comme pour y épier les mouvements de sa fille. Je ne te cacherai pas le fond de ma pensée. Je crois savoir qui me trahit.
— Il ne faut pas de grâce en ce cas, répondit la femme avec un accent de fureur.
-— Te souviens-lu, repartit le consul, comme à Cambrai, Philippe, logeant chez nous, trouva le soir dans sa chambre près de son lit une cruche de cervoise empoisonnée ?
Jeanne leva les épaules.
— Beau poison ! dit-elle, jamais on ne nous vola mieux notre argent (fu'en nous vendant cette drogue impuissante.
— Tu te trompes, reprit Simon, la drogue était bonne, mais le chevalier ne la but pas.
— Fut-il donc prévenu ?
— La cruche fut vidée dans les cendres du" foyer. Si ce fut par lui, c'est que des soupçons lui avaient été inspirés ; si ce fut par un autre, nous étions également trahis.