‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 58 sur 169 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

En ce moment, un tremblement agita légèrement les draps du lit, et Simon, sautant sur ses pieds, s'élança vers Damerones, arracha les couvertures dont le visage de la jeune fille était à demi couvert, et s'écria :

— Misérable ! c'est toi qui cherches à sauver Philippe ! Jeanne resta pétrifiée et de l'action de son mari et de

l'accusation terrible qui tombait comme la foudre sur la tête de son enfant. Son premier mouvement fut de retenir Simon par le bras ; mais lorsque ses yeux tombèrent sur le visage de l'accusée, elle fut prise d'une épouvante sans pareille, et resta la bouche béante et les yeux fascinés.

Les beaux traits de Damerones étaient bouleversés et pâles. Sa main crispée s'efforçait de retenir les couvertures et d'en voiler encore son visage. Elle ressemblait, sous les regards terribles de son père, à l'alouette qu'arrête un chien couchant, et qui palpite épouvantée au fond du sillon.

Ce terrible moment fut court, et Damerones elle-même y mit fin.

— Mon père, dit-elle d'une voix brève et tremblante, qu'avez-vous contre moi ? Qu'avez-vous ? Accusez-moi et je vous répondrai.

— As-tu sauvé le chevalier à Cambrai ? s'écria le consul d'une voix tonnante.

Damerones se souleva sur le coude, regarda son père en face, et, avec fermeté, répondit :

— Oui, c'est moi qui l'ai sauvé.

— Malheureuse I s'écria Jeanne.

— Infâme, murmura Simon en grinçant des dents, tu as vendu ton père, ta mère et le souvenir de tous les tiens égorgés par le père de ce lâche. C'est toi, sans doute aussi, poursuivit-il, qui as fait accourir, à l'aide de l'abbaye, les hommes d'armes du Cornouiller ?

Damerones ne baissait plus les yeux sous le scintillement féroce de ceux de son père ; au contraire, elle semblait leur emprunter leur énergie :

— C'est moi, répondit-elle résolument.

Simon porta la main à son couteau, mais il s'arrêta :

— C'est toi, reprit-il avec plus d'agitation, qui as enseigné aux serfs de Pornes le moyen de tout obtenir, et qui as cru sauver encore Philippe en l'arrachant de mes mains ?

— »- est moi, dit-elle pour la troisième fois.

— Quand on trouve une vipère dans la pierre de son foyer, tu sais ce qu'on en fait ?

— l'2coutez-moi. reprit Damcrones, les menaces ne servent de rien, vous ne me tuerez pas : vous êtes mon père 1 En ce moment vous ne savez pas vous-même ce que vous voulez ; mais vous m'aimez, vous ne me tuerez pas, vous dis-je I A (|uoi bon tant de violence ? Pensez-vous que j'aie pour ? J'ai fait mes prières avant de me coucher et je sais bien que Dieu ne m'abandonnera pas.

■ — Que veux- tu de ce Philippe, cria Simon : es-tu sa maîtresse ?

— Par la sainte Vierge, non I répondit la jeune fille, mais si vous le voulez je serai sa femme.

— Sa femme I répondit le consul en éclatant de rire. Oublies-tu donc qui tu es ? Crois-tu cjue le fils du vieux Geoffroy de Cornehaut ira donner sa main à une fille de ta sorte ? Si jamais tu lui as parlé d'une telle rêverie et qu'il ne t'ait pas huée, c'est qu'il ajoute la fourberie à tous les autres vices de sa famille.

— Je ne lui ai jamais parlé de ce que je vous dis, repartit Damcrones sans s'émouvoir, je ne sais pas même s'il m'a jamais regardée et s'il sait que j'existe. Mais moi, je n'ignore pas que le mariage avec les nobles n'est pas impossible, et à 'Joulouse, nous avons vu des filles de marchands qui devenaient les dames des chevaliers.

— Toulouse, répondit maître Simon avec impatience, n'est pas une ville française, et de ce côté-ci de la Loire on juge autrement de tout. Mais pour que tu le saches bien, le mariage que tu projettes serait-il possible, Philippe se jetterait -il à mes pieds pour obtenir qu'il s'accomplît, je refuserais ; je refuserais, te dis-je, dût mon refus me conduire au billot. Je ne veux de cet homme que son sang ; il n'y aura jamais de sentiment comnmn entre lui et moi qu'une haine irrémissible. Ainsi chasse ces folles pensées I et si leur faiit laisse en ton cœur de l'amertume, savoure-la longtemps pour la punition. Tu as dit vrai, je ne te tuerai pas ; la nouvelle commune ne s'établira pas sur un crime dont le ciel et la terre auraient également horreur ; mais par tous les saints de Dieu et les plaies de .Jésus crucifié ! si tu espères que je te pardonnerai tes trahisons, tu te trompes.

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