‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 59 sur 169 · CHAPITRE DOUZIExAIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIExAIE

Damerones se jeta en bas du lit, et, debout devant son père, l'affrontant d'un regard intrépide :

— Je ne veux pas de pardon, dit-elle, car je suis bien résolue à vous faire reculer dans ce que vous appelez une juste vengeance. Vous ne tuerez pas monseigneur Philippe, c'est moi qui vous le jure, et à tous les serments haineux que vous avez pu faire contre lui, j'oppose tous ceux de dévouement et d'amour que, moi, je lui ai jurés en secret. Oui> je le dis comme vous, par les saints de Dieu et par les plaies de Jésus crucifié, vous ne verserez point le sang de l'homme que j'aime ! Si vous levez le bras pour le frapper, c'est sur mon sein que votre couteau descendra ! Si vous savez ce que c'est que d'être implacable, moi, je saurai garder ce que j'aime de tout péril.

— Ce fut, sur l'âme de mes pères, une heureuse pensée, s'écria Simon, une heureuse pensée vraiment, qui me fut inspirée par l'Enfer, lorsque je te remis aux mains de l'archidiacre de Cambrai pour te rendre savante ! Cette science malencontreuse, tu la tournes aujourd'hui contre ton père, et tes paroles comme ta conduite sont remplies de la perfidie, de la méchanceté du démon. Oh ! Damerones, est-ce donc ainsi que je devais trouver mon unique enfant ? Révoltée contre moi et serv^ant mes mortels ennemis ?

Dans cette lutte avec sa fille, avec le seul être pour lequel il eût jamais senti quelque chose approchant de son enthousiasme pour les libertés de sa classe, Simon, de la fureur, était tombé graduellement dans une sorte d'abattement douloureux. La querelle, il le voyait bien, était sans issue ; comme Damerones le lui avait dit énergiquement, il ne pouvait pas la tuer, et le crime de cette enfant était toutefois de ceux que la mort seule pouvait punir, au jugement du consul. Voyant que rien ne faisait plier l'obstination de Damerones, il cessa de lui parler et resta quelques instants debout dans l'attitude de l'hésitation et du doute. Sur son visage se peignaient les angoisses dont son âme était pleine, et de cruels combats agitaient ses traits lourds et grossiers, comme la tempête secoue les plus grosses vagues. Damerones, moitié par tendresse, moitié par calcul, voulut mettre ses bras autour du cou de ce père si terriblement éprouvé ; mais, pour la première fois de sa vie, Simon la repoussa, et, en fronçant ses sourcils gris, il revint prendre la place qu'il

avait occupée près du foyer à son entrée dans sa demeure. Jeanne restait contre le mur, dans un coin sombre, priant Dieu du fond de son âme pour qu'il n'arrivât pas malheur à sa ruie, et cependant maudissant sa perfidie. Damerones s'assit sur le pied du lit.

La haine du consul pour Philippe de Cornehaut et son amour pour la nouvelle commune étaient si bien fondus ensemble, provenaient si complètement de la même source, que ces deux sentiments empiétaient l'un sur l'autre sans se faire tort. Cesser de poursuivre le sang de messire Geoffroy ou abandonner un seul des intérêts de Typhaines, c'était une égale lâcheté aux yeux du vieux bourgeois. Et cependant le crime de sa fille lui rendait impossible désormais de conserver à la fois sa vengeance et ses projets pour le bien de la cité. Il était contraint de s'avouer que la fuite de l'abbé était un mallieur plus grand que l'enlèvement de Philippe, car le dignitaire ecclésiastique aurait pu être amené par la force ou par la ruse, du moins il s'en flattait, à consentir aux vœux de la commune. Dans ce temps-là, personne, aucun bourgeois, si exalté qu'il fût, ne rêvait jamais ce que nous appellerions aujourd'hui une révolution radicale. Tout ce qu'on prétendait, c'était d'acheter de son seigneur la liberté, et lorsqu'il se refusait à la vendre, de le contraindre à conclure le marché ; mais on n'osait pas penser que la violence suffît à remplacer le droit antique du suzerain, et tout en l'opprimant quand on était le plus fort, on n'aflait que jusqu'à lui mettre de force dans son escarcelle la somme jugée suffisante pour le dédommager des droits qu'on lui enlevait. Venaiton môme, dans le tumulte de l'attaque et de la résistance, à lui faire mcshaing, à le meshaigner, comme on disait, à le blesser ou à le tuer, on ne s'en croyait pas plus dégagé envers la seigneurage, et c'était au nouveau maître que l'on tenait compte de la rançon et des droits conservés par la commune à la suzeraineté. Dans cette circonstance, Simon n'ayant pas l'abbé en son pouvoir et obligé de traiter de loin avec lui, sentait tout l'embarras de sa position. Puis, d'autres soucis venaient encore l'assaillir.

Le comte de Nevers ne donnait pas son secours gratuitement ; il avait, lui aussi, des prétentions qui pouvaient, si elles n'étaient pondérées par l'influence légitime des droità de l'abbaye, devenir dangereuses. Quand Simon avait

Page 1