CHAPITRE DOUZIÈME
traité avec ce puissant voisin de leur alliance mutuelle, il avait compris que tout en brisant à demi le joug des moines, il lui était indispensable d'en retenir une partie pour se couvrir contre les prétention du protecteur qui, un jour, pouvait mettre la main sur la nouvelle commune, s'il advenait qu'elle n'appartînt à personne qu'à elle-même. Mais maintenant que l'abbé s'était enfui, que probablement il deviendrait impossible de lui faire rien céder, peut-être faudrait -il, pour assurer au moins un temps le salut du bourg, se jeter plus avant que la prudence ne le permettait dans les bras de monseigneur de Nevers. On voit que le consul de Typhaines n'avait pas moins d'affaires, ni des affaires moins scabreuses que des chefs d'États plus importants et plus solides que le sien. Encore un incident fâcheux.
Les serfs de Pornes et leur chef Joslin, en s'emparant du prisonnier comme d'un otage, avaient donné la preuve qu'ils étaient capables de se remuer, eux aussi, pour acquérir leur liberté. Cependant la commune ne pouvait, sans danger, leur faire un si beau présent. A peine avait-elle l'espérance de se conserver franche elle-même ; comment aurait-elle pu prendre en main la cause d' autrui et s'attirer un surcroît d'inimitiés ? Était-ce quand elle se formait, quand elle était prête à offrir à l'Abbaye et aux chevaliers des environs le serment à sa Charte, le secours mutuel, qu'elle pouvait du même coup les dépouiller ? Simon même n'arrêta pas sa pensée à cette question, tant elle semblait inadmissible, et pourtant comment faire pour reprendre son captif, s'il ne prêtait pas l'oreille aux propositions de Joslin, et s'il se montrait fermement décidé à ne rien faire pour lui et pour son village ? Il résolut de s'entendre à ce sujet avec monseigneur Baudouin, qui, plus intéressé encore dans cette affaire, devait avoir imaginé quelque moyen de s'en tirer,, lui et ses amis les consuls. Monseigneur Baudouin était connu, ainsi que je l'ai laissé entendre, pour le talent des expédients, et la facilité avec laquelle sa conscience les acceptait tous^ Dans une généalogie manuscrite de la famille de Pornes, tracée sur parchemin et d'une écriture qui semble appartenir au commencement du treizième siècle, cet homme habile est appelé Baudouin III, le Tricheur, ce qui prouve que ses contemporains rendaient justice à son mérite.
Le jour naissant vint éclairer la scène de muette conster-
nation, de rage, de colère concentrée, qui s'était passée cette nuil-là dans la demeure du plus important des consuls de Typhaines. Depuis plus de deux heures, le silence n'avait pas été rompu entre les trois habitants de la chambre, et à peine l'un ou l'autre avait-il changé de position ; dans leurs diverses attitudes, on eût pu les prendre pour autant de statues.
La clarté du jour détendit un peu les cordes frémissantes de l'âme du bourgeois. Sous l'influence de la douce lumière que l'aube fit jouer bientôt, à travers les fenêtres étroites, sur tous les meubles de sa demeure, sur le plancher, sur le foyer, Simon se calma. Il regarda sa fille de côté et la trouva si changée que sa tendresse paternelle frissonna dans le fond le plus reculé de son âme où la fureur l'avait repoussée et tenue abattue. Son aveugle amour pour cet enfant, le seul qui lui fût resté, commença dans son cœur à faire entendre sa douce voix au milieu des accents tumultueux de passions plus austères.
Maître Simon se tourna vers Damerones et lui tendit les bras ; il les lui tendit avec un regard si mouillé, si passionné même que certainement elle put voir que son père lui pardonnant SCS torts, d'implacable qu'il était de nature devenait doux par la magie de l'affection. Damerones se jeta à genoux :
— Vous savez que je vous aime, dit-elle, autant que vous m'aimez ; je sais bien que mes fautes sont grandes, mais, je vous en supplie, ne faites pas mourir monseigneur Pliilippe I
— Quand je t'embrasse, dit le bourgeois, tu ne penses donc qu'à ce croisé débauché ?
— Oui, mon père, je pense toujours à monseigneur Philippe.
. — Tu n'aimes que lui ?
— Non, je vous aime ainsi que ma mère, et vous êtes toujours devant mes yeux, même absents.
— Mais tu préfères monseigneur Philippe à nous deux ?
— Je l'aime plus que tout au monde.
Il y eut un moment de silence redoutable. Puis, d'un ton assez tranquille, maître Simon reprit :
— Si par hasard le chevalier venait à mourir, que feraistu ? ^