CHAPITRE DOUZIÈME
— Lequel donc ? s'écria Damerones.
— Eh 1 c'est bien simple, dit maître Simon avec jovialité, ils nous feront pièce en tuant eux-mêmes le chevalier.
Je ne crois pas, repartit Damerones d'un ton froid et
sec. Ils le mettront au contraire en hberté pour qu'il s'empresse de travailler à leur délivrance.
Il me paraît de plus en plus que tu connais bien mal
la furie irréfléchie des serfs lorsqu'on les contrarie dans leurs vœux de liberté. Tu leur prêtes une raison qu'ils n'ont guère. Et d'ailleurs tu devrais savoir que si JosUn allait faire une proposition d'alUance à monseigneur Philippe, celui-ci se croirait déshonoré de l'accepter.
Pour le coup, Damerones ne répondit rien et tomba dans une profonde rêverie.
— Il court donc de grands dangers ? dit-elle enfin. Vous ne me trompez pas ?
Je t'en laisse juge toi-même, repartit maître Simon ;
pèse les raisons que je viens de te donner, et tu n'auras d'autre avis que le mien.
Damerones se mit encore à songer. Maître Simon jouait avec la croix d'argent suspendue au cou de sa fille.
Je n'ose pas vous demander un conseil, dit tout bas la
pauvre fille d'une voix agitée, vous haïssez trop monseigneur Philippe. . ,
Puisque tu le veux à toute force pour ton mari, répondit
avec bonhomie le bourgeois, il faut bien que je change de sentiment. Demande-moi ce que tu voudras et je te répondrai comme un tendre père peut le faire à la fille qu'il aime uniquement.
Eh bien I s'écria Damerones, puisque vous savez que
ma vie est attachée à celle de monseigneur Philippe, ditesmoi comment le tirer des mains des serfs de Pornes ?
— Il n'y a qu'un seul moyen, repartit Simon en regardant sa fille.
— Lequel ?
Me dire où ils l'ont caché pour que je le reprenne.
Involontairement, en prononçant ces mots, maître Simon serra plus fortement la taille de la jeune fille et ses yeux pétillèrent. Damerones poussa un cri :
— Vous me trompez I dit-elle.
Elle appuya ses deux mains sur les épaules de son père
qu'elle regarda en face. Simon soutint parfaitement ce regard désespéré et se remit à caresser les joues de sa fille.
— Ah I dit-elle avec des larmes dans les yeux et la voix tremblante, serait-il possible que vous jouiez avec ma vie, que faussement vous me donniez des espérances qu'au fond du cœur vous voudriez désavouer ? Là, dites-moi vrai, êtes-vous sincère ou vous jouez- vous de moi ? Ne me demandez-vous de vous livrer monseigneur Philippe que pour le tuer ? Voyez quel crime ce serait commettre 1 Moi-même je l'aurais conduit à la mort, et croyez-vous que jamais, ni dans ce monde ni dans l'autre, je pourrais vous pardonner ? Oh I plutôt... Mais est-il bien vrai que vous cherchiez à m'abuser ?
— Si tu le crois, repartit Simon avec simplicité, il ne faut pas me découvrir ton secret ; ma vengeance sera accomplie par les serfs de Pornes au lieu de l'être par moi, et tu n'auras à en accuser que ta défiance envers ton père. Fais du reste, ce qu'il te plaira.
Damerones quitta ses genoux. Il se leva.
— Tu ne veux rien dire ? murmura-t-il.
— Je réfléchirai, répondit-elle.
Dans ce moment, un coup assez impérieux fut frappé à la porte qui s'ouvrit presque en même temps. L'homme qui entrait avec si peu de cérémonie était monseigneur Baudouin.
, ~ ^/!.J^'^"' messire consul, dit-il avec une mine courtoise, déjà debout et vos femmes aussi ? Venez là que ie vous parle de l'affaire que vous savez.
— Oui, je sais, répondit Simon en souriant, c'est le sort cie vos serfs qui vous tient en éveil de si bon matin.
— De mes serfs ? vous le dites, messire consul, et j'espère que vous vous montrerez allié honnête et bon ami
r.T" -^ '^'^"^'''' P^*^' ^^^'^ sortons. Adieu, Jeanne. Damerones. je te conseille de réfléchir promptement, je reviendrai uans une heure savoir ton dernier avis
ne^Hn^^r^"7 ^^. ^''' ^^"^«^'<^i^ sortirent, et Damerones resta perdue dans la plus douloureuse hésitation.