‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 63 sur 169 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La fille du consul se trouvait dans cette situation d'isolement qui, au début de la vie, paraît si solennelle et si redoutable à ceux que leurs passions ont cependant portés à vouloir l'indépendance. Livrée à une passion qui, aux yeux des gens de sa classe, aurait bien pu passer pour une énormite, traître à son père, dégagée de l'absolu dévouement que les idées du siècle demandaient aux enfants et aux serviteurs pour les volontés et les sentiments du chef de la maison, elle était désormais dans sa famille comme une étrangère. Aussitôt que le bourgeois fut sorti, Jeanne se mit en mouvement pour vaquer aux soins du ménage ; mais, tout en passant et repassant devant sa fille, elle ne lui dit pas un seul mot et se contenta de lui jeter de temps en temps des regards dont la sévérité n'était pas propre à rendre le courage à sa fille abattue et hésitante. Si Damerones n'était pas dans son devoir, elle, Jeanne, y était restée sans avoir jamais eu à se reprocher, en tous les jours de sa vie, un seul moment d'hésitation ; cette perfection d'attachement à son mari la rendait d'autant plus sévère pour des fautes causées par un amour doublement criminel à ses yeux. Elle aurait, à la vérité, intercédé pour sa fille, si la vie de cette enfant eût été mise en danger ; mais, du moment que ce point était hors de ses yeux, elle se laissait aller à toute sa répulsion.

Pendant quelques minutes, Damerones, tourmentée et malheureuse à pleurer, chercha à rencontrer les regards de sa mère ; mais lorsqu'elle fut bien convaincue qu'elle n'avait rien à attendre de la compassion de Jeanne et qu'elle était réduite à lutter absolument sans soutien contre les secrètes ruses de son père, elle retrouva tout son courage, elle reprit toute son énergie, et essuyant ses yeux mouillés, elle appuya son front sur sa main et se mit à réfléchir. Ce-

pendant Jeanne était sortie de la maison, et ayant fermé la porte, avait laissé sa fille seule. La protectrice de monseigneur Philippe ne s'en fut pas plutôt aperçue, qu'elle traversa la chambre, ouvrit une petite porte et se trouva dans un verger d'une médiocre étendue, cultivé fort grossièrement, et contenant quelques choux, des herbes potagères, des arbres fruitiers avec un ou deux bouquets de fleurs d'été, Damcrones traversa rapidement ce lieu et arriva bientôt au bord d'une haie vive qui séparait le jardin de son père de l'héritage d'un voisin ; elle regarda de tous côtés avec une certaine inquiétude, et ce fut non sans le plus heureux changement dans l'expression de son visage qu'elle aperçut tout à coup Joslin qui, étendu dans les herbes à l'autre bord de la haie, se leva en la voyant.

— Le salut du bon Dieu et de tous les saints, Damerones, dit le serf de Porncs en regardant la plus belle fille de Typhaines avec des yeux brillants ; je vous appelais de tout le pouvoir de mon cœur ; à vrai dire, nos affaires n'ont pas réussi comme je l'espérais. Votre père n'est pas facile à manier.

— Je sais ce qui vous est arrivé, Joslin, répondit Dameroncs d'un air grave, mais mon père ne vous a pas encore donné son dernier mot.

— Votre père, c'est possible, mais depuis que je l'ai vu, j'ai failli tomber dans les mains du sénéchal de monseigneur Baudouin, qui m'a couru après avec deux de ses hommes, et n'était que les sergents d'armes ne se trouvent pas trop à l'aise dans la commune et craignent d'entrer dans la maison des bourgeois, ils m'auraient poursuivi jusqu'ici et pendu, conmie les bourgeois eux-mêmes ont fait hier matin pour le pauvre bailli de l'abbé.

— Ne craignez rien, Joslin, reprit Damerones, votre prisonnier vous sert de sauvegarde ; monseigneur Baudouin a autant la crainte de le perdre que mon père lui-même. C'est une bonne sûreté dans vos mains.

Joslin secoua la tête d'un air incrédule.

— Je crois que vous vous êtes trompée, Damerones, dit le serf ; les consuls et le seigneur de Pornes préféreront laisser échapper un pauvre diable de prisonnier à ne pas pendre une douzaine de serfs révoltés ; pour moi, mon parti est déjà pris.

Page 1