‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 67 sur 169 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

talent, et je devine que vous en devez posséder plus que moi. Néanmoins, racontez-moi toujours mes affaires,

— Monseigneur, si vous étiez dans les mains des gens de Typhaines, ils vous auraient déjà tué.

— Bon, je sais cela.

— Et maintenant, si vous restez en otage dans celles des serfs, vous mourrez aussitôt qu'ils verront déçue leur espérance d'être admis dans la commune.

Damerones entra dans quelques détails déjà connus pour faire apprécier au chevalier les prétentions des serfs de Pornes et la résistance nécessaire qu'y apportaient les bourgeois.

— C'est moi, dit-elle en finissant, qui vous ai mis au pouvoir de cet affreux scélérat de Joslin ; mais, tremblante comme je l'étais de vous voir mourir, que pouvais-je faire de mieux. Monseigneur ? J'ai tâché de parer au danger le plus prochain.

— Et vous avez bien fait, ma sœur, répondit le croisé, mille fois bien fait, et, encore une fois, dans tous les jours de ma vie, je me souviendrai de vous. De ma vie que dis-je ? Ne croirait-on pas que je suis sûr de la voir se prolonger ? Et pourquoi pas ? Dieu me sauve, Damerones I maintenant <ine. j'ai mis fin à mon abstinence et achevé jusqu'à la dernière miette votre galette et bu votre vin, je me sens le cœur revenu à son point ordinaire. Asseyez-vous là, à côté de moi, €t causons raisonnablement. Vous dites donc que Joslin et sa bande vont descendre dans quelques instants pour me tordre le cou, à moins que vous ne me livriez à votre père ?

Damerones fit un signe de consentement.

— Moi, je pense qu'il ne faut pas nous décider à cette pauvre ressource avant d'avoir essayé d'une autre. Allez me chercher une hache, ou un soc de charrue, ou un bâton, la première chose venue, et quand messire Joslin et sa troupe viendront me rendre leur méchante visite, je raisonnerai avec eux de manière à les convaincre peut-être qu'ils ont tort.

— Je crois votre courage bien grand, Monseigneur, repartit Damerones, et votre force égale ; mais, si vous ne tuez pas une douzaine au moins de serfs vigoureux et mieux armés que vous, vous serez livré aux gens de Typhaines par les survivants, ou bien ils vous enfermeront ici pour y mourir

de faim ; si, au contraire, vous l'emportez sur vos ennemis, que dcvicndrez-vous ?

— Je me tirerai de ce trou, poursuivit monseigneur Philippe, et je tâcherai de m 'évader du bourg.

— Vous n'y i)arvicndriez pas ; un large fossé est probablement tracé maintenant là où hier il n'y avait que la lande ; toutes les avenues sont certainement gardées, et comme vous ne ressemblez guère ù nos bourgeois et que vous ignorez les chemins, vous seriez bientôt repris.

— Puisqu'il en est ainsi, ma sœur, dit le croisé, livrezmoi à votre père. Après tout, il se peut que le pieux chanoine qui m'a déjà sauvé une fois avant vous cette nuit, reparaisse à un moment favorable et me tire des mains de la mort.

— C'est une ressource bien faible, murmura Damerones en secouant la tête.

— Un fil ! continua le chevalier ; mais, avec la grâce de Dieu dont je suis le soudoyer, ce fd peut devenir un câble et me hisser en lieu de salut. En tout cas, bien qu'il m'ennuie fort de mourir, s'il me faut succomber dans cette mauvaise aventure, j'espère que je ne ferai pas déshonneur à mon nom, à ma chevalerie, ni à tous ceux qui m'aiment... à vous non plus, Damerones 1

La jeune fille leva ses beaux yeux mouillés de larmes sur le chevaher, qui, en voyant des regards si beaux et si passionnés, se sentit tout attendri et poursuivit sans songer à mal.

— Ma chère sœur Damerones, c'est grand dommage que vous soyez bourgeoise, car vous avez le cœur aussi courageux que celui d'une fille noble ; c'est grand donnnage, vous dis-je, et j'aurais du plaisir à vous voir sur la tête une couronne d'or ; mais cela ne m'empêche pas de vous rendre la reconnaissance et l'amitié que je vous dois. Croyez bien, Damerones, que je vous aime franchement pour votre fidèle souvenir.

La pauvre enfant aimait si fort monseigneur PhiUppe qu'elle ne demandait pas mieux que de se faire illusion. Sans croire de la part du gentilhomme à un attachement de la nature du sien, elle fut si émue en l'entendant parler ainsi, qu'elle se sentit prête à lui sacrifier mille fois sa vie. La vraie tendresse exige peu.

Elle se leva.

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