CHAPITRE TREIZIÈME
— Adieu, dit-elle, adieu I Je ne sais ce que je vais faire ; je prierai la Vierge de m'inspirer ; mais soyez sûr que vous ne mourrez pas. Je trouverai des ressources qu'une afïection vulgaire ne peut connaître. Peut-être de longtemps ne vous reverrai-je plus. Si mon père me surveille, s'il m'enferme, je ne pourrai plus sortir, je ne pourrai pas venir. Mais croyez toujours que je pense à vous... croyez que vous n'êtes pas sans un cœur dévoué... Ah 1 Monseigneur Philippe, cependant, si vous mourez, ne m'accusez pas, et attendez-moi bientôt dans le ciel I
Damerones fondit en larmes.
— Vous m'aimez trop, ma sœur, dit monseigneur Philippe, touché de la voir ainsi ; je ne veux pas que vous pleuriez de cette façon. Parce que je serais malheureux dans cette affaire, il ne faudrait pas vous en tant affliger. Bien des meilleurs chevaliers que moi ont péri sur la terre, et pourtant rien n'en a été plus mal. Je comprends assez qu'il vous fait peine que votre père se conduise si cruellement à mon endroit, mais, que voulez-vous ? c'est un miracle bien rare que de voir un bourgeois révolté avoir de la courtoisie et de la bonté de cœur; ne vous en fâchez pas, vous n'en êtes pas cause, et je ne vous en porte que meilleure affection. Adieu, ma sœur, et tâchez seulement, si vous y pouvez quelque chose, que je meure ailleurs que dans ce trou. Il me plairait de revoir le soleil avant que de partir pour l'éternité.
Damerones avait repris sa lanterne, elle attachait sur le chevalier ce regard triste, désolé, brûlant, d'une mère qui va quitter son fds sans garder rien qu'un frêle espoir de le revoir jamais. Aux dernières paroles du croisé, elle ne répondit que par un signe de tête ; son cœur était trop gros ; il lui était impossible de parler sans éclater en sanglots. Elle monta l'escalier, souleva la trappe, sortit, et le prisonnier se trouva seul et dans les ténèbres. Quand il eut regagné sa poutre à tâtons, il s'y assit et se mit à penser à Damerones et à la grande affection qu'elle lui montrait.
Le bon Philippe resta convaincu que cette jeune fille était animée par une grande piété et que la brutale conduite de son père l'affligeait jusqu'au désespoir. Ce fut à ce sentiment fiUal, aux craintes que la dévote enfant devait concevoir pour l'avenir d'une âme paternelle aussi noire, qu'il attribua
ce qu'il voyait de si chaleureux dans l'affection de Damerones. Il se ressouvenait enfin assez bien de cette petite' bourgeoise, fille de son hôte, qui, à Cambrai, lui avait prodigué jadis de si jolis sourires, de si aimables : Dieu vous garde ! Il se rappela encore lui avoir quelquefois donné des rubans, et, circonstance tout à fait effacée naguères de sa' mémoire» il se rappela même avoir jeté par terre d'un coup de poing un de ses pages qu'il avait surpris voulant l'embrasser de force. Tout en se remémorant ces détails insignifiants pour lui, sa pensée ne s'y arrêta pas.
— Comment tout cela finira-t-il ? murmurait-il à demi haut. Sur ma foi, je me sens gai et en bon courage. Pensant même comme j'ai tristement perdu monseigneur mon père, sans compter mes autres mésaventures, je m'en veux d'être si dispos. Mais j'en ferai pénitence en temps opportun.
Il raisonnait ainsi quand la trappe se leva de nouveau. Il regarda en l'air et vit plusieurs têtes qui se penchaient.. Onilui cria :
— Monseigneur, montez I