‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 69 sur 169 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Monseigneur Philippe, en apercevant tout ce monde q^ii se penchait pour le regarder et dont certainement les doigts allaient devenir crampons pour le saisir, réfléchit un instant à ce qu'il devait faire. Le problème était de solution difficile, et il n'est pas étonnant qu'il ait cherché à tirer le temps en longueur avant de prendre un parti. Nous allons le laisser, les bras croisés, regardant en l'air, s'efforçant d'étudier les physionomies des nouveaux venus et demandant à son cerveau une idée libératrice, un vrai miracle 1 Et cependant nous retournerons auprès de maître Simon que monseigneur Baudouin de Pomes était venu quérir, comme on l'a vu,: au jour naissant.

— J'ai beaucoup de choses à vous dire, messire consul, s'était écrié en débutant le gentilhomme.

— Et je n'en ai pas moins à vous communiquer, repartit le bourgeois.

— Laissez-moi commencer, mon compère, reprit le chevalier, car ce que vous allez apprendre de moi contribuera certainement à vous ouvrir les yeux sur la conduite que doivent tenir les consuls de Typhaines. Messire Ans^au de Loysel et moi sommes bien résolus à ce que nos serfs ne soient pas reçus dans votre commune, et comprenez bien ceci : je tiens si fort et si ferme à cette condition de mon amitié, que j'y sacrifie même, s'il le faut, ma juste rancune contre Philippe de Cornehaut. Qu'il se sauve, qu'on le déhvre, qu'on le laisse gagner les champs, je préfère encore ce malheur à perdre mes serfs. Que ferais-je, par la croix de Dieu I si tous mes manants allaient gagner votre bourg ? Qui me donnerait mes corvées ? qui me payerait mes tailles ? Et lorsque tailles et corvées sont payées et que, par malheur, ce qui arrive toujours, j'ai encore besoin de quelqu'argent, qui idonc serait-

là pour être taillé par moi à discrétion ? Non I je ne laisserai pas aller mes honnnes de corps, mes main-mortables, toute la séquelle de mes vilains, et plutôt que d'y consentir, je renoncerais mon hommage à monseigneur de Nevers.

Vous voyez, messire bourgeois, que je vous parle avec sincérité, et, je vous le répète, monseigneur Anseau de Loysel pense absolument comme moi.

— Il n'est pas besoin, répondit froidement l'homme d'État de Typhaines, de vous tourmenter ainsi, ni de nous faire des menaces, à nous autres bonnes gens qui ne voulons que la justice et le bien de tout le monde. Nous ne sommes ni hérétiques ni Sarrasins, et nous gardons la loyauté convenable à nos bons alliés et amis. Vos serfs sont des serfs, et s'il plaît à Dieu et à ses saints anges, ils resteront tels jusqu'au dernier Jugement, sans que les bourgeois de Typhaines se mêlent de les délivrer de leur servage. Je suis prêt à le jurer sur telle relique que vous voudrez ou même sur la sainte hostie.

— Cependant, reprit monseigneur Baudouin en souriant, vous êtes tous ici ou des bourgeois révoltés contre votre seigneur ou des serfs, et, parmi ces derniers, il s'en trouve qui ne sont pas du bourg, mais qui accourent fugitifs des seigneuries voisines.

— Monseigneur, répondit le consul, pensez à vos affaires et laissez-nous les nôtres ; si nous voulons bien recevoir les bonnes gens qui s'enfuirent de Cornehaut ou des terres de l'Abbaye, ou de celles du Cornouiller, que vous importe ? Vous êtes notre allié et vous n'avez rien à craindre de nous.

— Il ine plairait fort, insinua le chevalier en clignant de l'oeil, que ces bonnes paroles fussent inscrites dans votre charte.

— Elles le seront, répliqua Simon, car nous agissons envers vous en toute franchise et équité, et il n'y aura pas de discorde entre nous. Maintenant vous voilà rassuré, j'imagine ? A mon tour de vous faire mes confidences.

— Faites I dit monseigneur Baudouin.

— Je commencerai par une question : Tenez-vous beaucoup à pendre .Joslin et ses camarades aujourd'hui plutôt que demain, demain plutôt que dans une semaine ?

— Certainement, ré]}ondit le gentilhomme, les bons ouvriers n'aiment pas les besognes retardées : Elles ne sont jamais bien faites.

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