‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 70 sur 169 · CHAPITRE QUATORZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIEME

— J'en suis d'accord ; mais s'il s'agissait à ce prix de ressaisir monseigneur Philippe et d'avoir ainsi, pour quelques jours de patience, et vos serfs et votre ennemi dans les mains, il me sem.ble que ce profit vaudrait bien la peine qu'on attendît.

— Oh ! oh ! vous êtes un homme sage, maître Simon, répliqua le chevalier avec un clignement d'yeux semblable à celui d'un chat. Si vous parvenez à obtenir pour moi, et je puis dire aussi, pour vous, ce double plaisir, je vous estimerai et honorerai plus qu'aucun homme au monde.

— Je suis sur de réussir, poursuivit le consul : feignez seulement de pardonner à vos serfs ; laissez dire dans le bourg que, pour quelques marcs d'argent, les affaires les plus compliquées s'arrangent quelquefois ; témoignez, dans vos discours, de l'amitié pour Joslin ; enfin, faites en sorte qu'il puisse penser, ainsi que ses camarades, que vous ne leur avez pas dit hier votre dernier mot.

Monseigneur Baudouin avait la finasserie et la ruse tellement en recommandation, qu'il était toujours préoccupé de soupçons à propos de tous ceux qui lui parlaient. Le discours, du reste, assez ambigu du consul, ne manqua pas de le rejeter dans les doutes dont il était à peine sorti.

— Mon compère, dit-il, si je voyais plus clair dans vos projets, et surtout si je devinais à quoi ils doivent aboutir, je pourrais vous répondre et vous dire oui ; mais, en ce moment, vous exigez de moi une confiance trop étendue.

— Je suis surpris, s'écria Simon, que vous ne compreniez pas ma perplexité. Suis-je certain de ce que JosUn et les siens feront de monseigneur Philippe ? Peut-être, pour nous faire pièce, ils le laisseront échapper, surtout s'ils l'ont déjà transporté hors du bourg, ce qui était très possible cette nuit, ce qui le serait encore maintenant, puisque le désordre qui règne encore ici nous empêche de prendre des précautions suffisantes. Si j'étais sûr que, dans leur rage, ils dussent le mettre à mort, bien que regrettant de n'y avoir pas eu la main, je me consolerais. Mais sait-on bien ce dont de telles brutes sont capables ? Je ne serais pas étonné qu'ils le conduisissent eux-mêmes chez la demoiselle du Cornouiller, d'où il commencerait à nous faire une guerre peu utile dans ce moment.

— Vous avez raison, compère, repartit Baudouin de

L'ABBAYE DE TYPHATNES

Porncs, sans compter que son mariage avec Mahaut viendrait contrecarrer l'idée la plus chère de ma vieillesse. Mon pauvre fils Enguerrand manquerait ces belles terres qui s'enclavent si bien dans les nôtres. Allons ! maître Simon, il faut mener votre idée à bien ; j'embrasserai Joslin sur les deux joues et lui signerai même son affranchissement, s'il le faut.

— Encore un mot, dit le consul ; dépouillons-nous aussi de toute apparence de haine pour monseigneur Philippe.

— Bonne précaution ! s'écria le chevalier, se méprenant sur les motifs du consul ; ce sera un m.oyen de faire gardet le silence au chanoine Norbert. Le vieux frocard pourrair encore venir nous contrecarrer, et à vous parler net, je ne serais pas fâché de le voir loin d'ici ; il a déjà converti trois fois monseigneur le comte, et pourrait fort bien m'attirer une disgrâce désagréable s'il le convertissait une quatrième.

— Tout va bien, repartit Simon ; et maintenant il serait à propos de visiter nos travailleurs.

Lorsque le consul et monseigneur Baudouin arrivèrent en dehors du bourg, sur la lande, vis-à-vis de l'abbaye où avaient coiiimencé les travaux d'enceinte, ils virent l'un et l'autre avec joie et non sans une secrète admiration qu'un large fossé et un épais rempart de terre étaient complètement achevés sur ce point le plus nécessaire à défendre. Il n'était pas douteux qu'avant la nuit tout l'ouvrage ne fût terminé, tant les bourgeois y mettaient de zèle.

Bientôt Baudouin et Simon rencontrèrent Payen, qui, pour donner encore plus de cœur aux bonnes gens, avait pioché avec eux pendant un gros quart d'heure.

— Tout va bien, dit le consul, la distribution des armes reste encore à faire, mais j'ai voulu vous attendre, maître Simon, avant de rien décider ; Eudes et Antoine ont été du môme avis, ainsi que .Jacques ; ce soir, sans doute, arriveront les cottes de mailles, les arcs et surtout les lances que nous avons envoyé acheter à Troyes. .Je ne crois pas, du reste, qu'on en ait grand besoin cette jouméc-ci, ni la nuit procliainc. .Je suis allé rendre visite aux moines dans l'abbaye ; ils sont frappés de terreur.

— 'Où est le chanoine ? demanda Simon.

— Après avoir, poursuivi I^ayen, passé la nuit dans la masure d'une vieille femme, il s'ci^t informé du sort des

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