CHAPITRE QUATORZIÈME
moines. On lui a dit qu'ils étaient tous fort paisiblement dans leur cloître. Alors, sans adresser à la foule empressée de lui demander sa bénédiction autre chose que des regards menaçants, il s'est présenté à la barricade du pont dont on n'a pas osé lui refuser le passage. Il est à l'Abbaye.
— Je voudrais qu'il y restât et qu'il y mourût, s'écria monseigneur Baudouin en levant les épaules. Si j'en étais cru, on ne laisserait pas ces prêtres bavards courir les champs pour troubler l'esprit des bonnes femmes et des sots.
— Le maître Norbert est un saint homme, dit Payen d'une voix respectueuse en se signant, et je ne vous conseille pas de mal parler de lui dans le bourg, vous ne trouveriez guère de gens de votre avis ; nous faisons la guerre à notre seigneur l'abbé, mais nous ne sommes par des Turcs mécréants.
— Vous avez raison, maître, répondit Simon d'un ton conciliant ; il faut pourtant convenir que le vénérable chanoine nous cause beaucoup d'ennuis ; il aurait fait mieux de nous visiter en tout autre temps, et au cas où nous parviendrions à reprendre notre prisonnier, il serait indispensable de le lui taire.
— A votre aise, répUqua Payen. Vous tenez à faire mourir monseigneur de Comehaut, vous devez avoir vos raisons, je ne m'en mêle point. Skiais finissons-en, car il me serait désagréable d'être maudit par le saint homme Norbert.
La conversation prit alors une tournure tout à fait politique, et les trois personnages furent joints par Anseau de Loysel qui, suivant son habitude, était déjà, malgré l'heure peu avancée de la matinée, entre deux vins. Cet aimable seigneur, assez puissant pour que son amitié eût de la valeur, avait eu dans sa vie une idée sensée. Il s'était abandonné pleinement à la conduite de monseigneur Baudouin dont il avait épousé la fille. Cette touchante confiance avait été récompensée comme elle devait l'être ; le châtelain de Pornes avais mis garnison dans les tours de son gendre, et il touchait, pour son propre compte, une taille spéciale sur ses domaines ; ainsi gouverné, Anseau n'était pas très malheureux. Le vin ne lui manquait jamais, et son beau-père, n'ayant rien à craindre de lui, se montrait à son égard d'humeur joviale et lui tenait tête à table.
Anseau se planta à côté de son beau-père, et dit avec le gros rire qui lui était familier :
L'ABBAYE DE TYPHAIKES
— Par le ventre-dieu, monseigneur, nous allons donc avoir une grande solennité aujourd'hui ? Je viens de la place, où l'on dresse un échafaudage de poutres et de planches, î^lève-t-on cette plate-forme pour recevoir la bénédiction de l'abbé de Typhaines ?
— Non pas, dit Jacques, notre clerc va lire, en notre présence, aux bonnes gens de Typhaines, la Charte que nous leur avons faite cette nuit avec vous et monseigneur Baudouin.
— Ce sera un beau spectacle, dit Payen d'un air grave, et il y a bien des mois que je l'attends, craignant chaque jour de mourir avant de l'avoir vu.
— Vous êtes de singuliers compères, vous autres bourgeois, repartit Anseau en regardant les consuls avec son air glauque et son rire hébété, vous imaginez des nouveautés auxquelles personne n'avait jamais songé 1
— Bon, dit Simon, laissons cela, et allons faire proclamer dans le bourg que tout serf qui livrera monseigneur Philippe de Cornehaut, recevra la liberté pour sa récompense et sera reçu dans cette commune. Vous savez nos conditions, messire Baudouin, il ne vous sera fait aucun tort.
— Je devine ce dont il s'agit, dit Payen, mais je n'aime pas que l'on mente à personne. Tuez le chevalier, puisqu'il est notre ennemi, je n'y vois que du bien ; mais ne trompez pas de pauvres serfs.
— Bah ! repartit monseigneur Baudouin, croyez-vous que l'on gouverne les châtellenies et les communes comme on mène son commerce ? Il vous faudra apprendre bien des choses, compère forgeron 1