‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 72 sur 169 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les consuls et les chevaliers quittèrent le rempart, après avoir adressé de nouveaux encouragements aux terrassiers, et ils se dirigèrent vers l'ancienne geôle abbatiale, où, comme nous l'avons vu déjà, était placé le siège du pouvoir nouveau. Quittons-les, cependant, et rendons nous auprès du pieux Norbert. En dirigeant ses pas vers l'abbaye, il avait eu pour but de consoler les bons moines ; mais, ce qui lui paraissait plus nécessaire encore, il avait voulu veiller à ce que l'abattement et la terreur où ils devaient assez naturellement setrouver, n'influassent pas sur la discipliné, et ne troublassent en rien les offices ordonnés par la règle.

Lorsque le chanoine entra dans le préau, il y trouva le désordre que nous savons. L'église était déserte et intacte. Le vieux prêtre vint s'agenouiller sur la dalle à l'entrée du chœur ; il fit là une longue et fervente prière. Si pressé qu'il fût de remplir sa tâche, il pensait, avec tous les hommes instruits de ce temps-là, que rien ne devait primer sur la prière, et pendant une grande heure, sans se soucier de la solitude lugubre qui l'entourait, il resta absorbé dans les saints exercices avec autant de zèle que si l'ordre et le repos ordinaires eussent régné autour de lui. Quand il eut achevé ses oraisons, il se releva.

Une petite porte latérale s'offrit à lui derrière les stalles du chœur, il l'ouvrit, et se trouva dans un long, étroit et bas corridor voûté qui recevait le jour par de sombres lucarnes. Un escalier de pierre était au bout, et semblait s'enfoncer en tournant dans les profondeurs de la terre. Il prêta l'oreille ; un bruit sourd, ressemblant à celui de la psalmodie, lui indiqua que la communauté devait être retirée en ce lieu sombre. Aussitôt il s'engagea dans le couloir, puis dans l'escalier, et, étant arrivé à une épaisse porte de chêne, il la

poussa, mais elle était fermée en dedans ; il frappa avec son bâton.

Les chants continuèrent, mais cependant une voix cassée, une voix de vieillard lui cria :

— Qui ctes-vous pour venir troubler de pauvres serviteurs de Dieu dans leur office du matin ?

— Je suis Norbert, chanoine de Trêves, et je vous apporte, autant qu'il est en mon pouvoir, des paroles de consolation.

A ces mots les verroux furent tirés, et le convers u»'! avait été mis de garde à la seule issue par laquelle les pères s'attendaient à chaque instant, depuis la veille, à voir descendre leurs paysans mutinés, ouvrit avec empressement. Le nom de Norbert avait, à cette époque, dans tout l'Occident une puissance et une autorité que l'on ne peut comparer à rien aujourd'hui.

Le chanoine donna sa bénédiction au pauvre frère agenouillé, et s'avançant de quelques pas, il se trouva au milieu de la crypte ou église souterraine de l'abbaye. L'aspect en était imposant.

Image des catacombes, où jadis les premiers chrétiens avaient cherché la liberté, la religion, la vie, cette caverne n'était pas d'ailleurs très étendue. Elle avait jadis servi d'habitation à saint Procule et à ses pieux compagnons qui, poursuivis par la rage des ariens, s'y étaient réfugiés. Située sous le pavé de l'église, elle n'était éclairée que par une petite fenêtre carrée garnie de barreaux de fer, qu'obstruaient les lierres et d'autres plantes grimpantes qui, toutes vertes et vigoureuses, lançaient leurs feuillages jusque dans l'intérieur ; cependant, à travers l'étroite ouverture, la lumière du malin, franchissant, joyeuse, barreaux et feuillage, se jouait gaiement sur le pavé. Là, au miheu de ses frais rayons, sur l'autel de pierre où le bienheureux évêque avait jadis célébré les mystères, les reliques de l'abbaye étaient amassées, A l'entour de ce trésor, les cinquante moines, prosternés dans leurs robes blanches de Cîteaux, remplissaient les devoirs de leur ordre, et, avec toute la ferveur que la récente réforme de l'abbé Anselme avait inspirée à l'abbaye, cherchaient à sauver leurs âmes, au moment où leurs corps, pensaient-ils, couraient de si grands dangers.

Le chanoine eut le bonheur de voir que personne ne sedérangeait pour lui faire accueil. Il prit place au plus bas

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