‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 73 sur 169 · CHAPITRE QUINZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIEME

du souterrain et se joignit aux chants des moines. Puis, quand l'office fut terminé, tout le monde se tourna de son côté, et le prieur lui dit :

— Saint père, que venez- vous annoncer à ce malheureux troupeau ?

— Avant tout, demanda Norbert, où est le saint abbé Anselme ?

— Il n'est plus ici, répondit le prieur. Hier, au moment où il donnait l'ordre d'enlever et de conduire sur le rempart de l'église les saintes reliques de notre maison, les rebelles de Typhaines, introduits par les mauvais serviteurs qui gardaient les fenêtres de l'abbaye, ont fait irruption dans les cloîtres. Sur l'ordre de notre supérieur, nous nous sommes pressés autour des os des Martyrs, et nous les avons en hâte apportés ici. Puis, nous avons entendu des cris ; le frère Gilles a vu périr, en combattant à la porte de l'église, les deux pages de monseigneur de Cornehaut ; il a vu de même le chevalier prendre l'abbé dans ses bras, le porter jusqu'aux étables, et tandis que l'écuyer de ce vaillant gentilhomme faisait sortir deux chevaux, il a vu, avec une admiration qui le retenait cloué à sa place, le chevalier tenir seul en échec la foule des vilains ; puis l'abbé et l'écuyer sont partis au galop, et au moment où monseigneur Philippe s'efforçait à son tour de monter à cheval, il a vu la foule des manants l'accabler et le faire choir. Sans doute, le noble croisé est mort, mais Dieu lui aura trouvé une place dans son paradis, entre saint Georges et saint Alexandre.

— Il n'est pas mort, réphqua Norbert, et si j'en crois les prévisions que le ciel m'envoie, un si terrible et si illustre champion, éprouvé par le fer des Sarrasins et par le soleil homicide des déserts de Syrie, ne tombera pas comme un mauvais soudoyer sous le fer de bourgeois rebelles ! Non, ne craignons rien pour lui, mes frères ! Il est vivant I Je l'ai conservé cette nuit, avec l'aide de Dieu ! Cette nuit, la puissance céleste a passé dans ma langue et j'ai fait reculer ses meurtriers. Depuis, par un miracle, monseigneur Philippe s'est vu soustraire à la haine de ses persécuteurs, et s'ils venaient à le ressaisir, je serais là encore pour le leur arracher. Mais cessons de nous occuper de lui, puisque heureusement il n'a pas besoin de notre aide. Songeons plutôt à vous, mes. frères.

— Qu'allons-nous devenir I s'écria le prieur d'un ton douloureux. Le troupeau a perdu son berger, et il périra dans la solitude.

— J'espère, répondit saint Norbert, que vous n'êtes pas semblables i\ des brebis sans courage et sans prévoyance. Je connais l'abbé Anselme, c'est un homme d'une rare fermeté, d'une intrépidité à toute épreuve, un homme incapable de céder les droits de l'Église à aucun suppôt de l'éternel ennemi. Ou je suis bien trompé ou, dans sa fuite, il songe déjà à quelle porte il ira demander du secours. Honoré de toute l'Église des Gaules, également cher aux évêques et aux légats des Pontifes de Rome, votre supérieur, mes frères, n'est pas un champion qu'on puisse braver en vain. Si l'orgueilleux comte de Nevers, enhardi par sa puissance temporelle, porte secours, comme on l'assure, à cette commune impie, Anselme saura bien l'arrêter. Ne craignez donc rien et méditez avec confiance cette sainte parole, bouclier de l'Église : les portes de l'Enfer ne prévaudront pas contre elle.

Les paroles du chanoine rendirent un peu d'énergie aux moines qui, à la vérité, se trouvaient le courage de mourir patiemment, mais non pas de lutter contre leurs adversaires. La nouvelle perspective que les déclarations de saint Norbert leur laissaient entrevoir, ranima en eux une étincelle de vie ; d'ailleurs, ils conclurent que leurs jours n'avaient plus à craindre ; se pressant donc autour de leur consolateur, ils le supplièrent de leur tracer leur devoir.

— Votre devoir est simple, ijies frères, répondit le prêtre : Les bourgeois de Typhaines peuvent se révolter, ils peuvent vous menacer, ils ont même la force temporelle, et, dans leurs fureurs salaniques, ils peuvent vous tuer ; mais ils ne sauraient, sans votre aveu, donner à leur commune le droit nécessaire pour en assurer l'existence. Afin que cette commune existe, il faut que vous la juriez. C'est ainsi qu'à Amiens, c'est ainsi qu'à Soissons, à Laon, à Noyon, les communes ont pu seulement s'établir : point de commune sans le consentement du seigneur, telle est la loi qui ne cessera jamais d'exister. Si vos bourgeois insurgés avaient affaire à des maîtres temporels, ils trouveraient moyen de les forcer à fléchir, en les effrayant sur la destruction de leur race, ou en se mettant sous un autre scigneuragc ; mais quel est le suze-

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