‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 78 sur 169 · CHAPITRE SEIZIÈ:VIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈ:VIE

et soutenus par leur volonté. Il est vrai que pour donner toute sa pleine puissance à leur Charte, leur consentement et leur bon accord ne suffisent pas ; mais, en ce moment, personne ne faisait cette réflexion un peu fâcheuse, et, au contraire, sur la place où tout le monde accourt, on croirait, à voir la fierté des attitudes, la nonchalance superbe des gestes, l'exaltation du regard, on croirait, dis-je, se trouver dans l'assemblée d'un peuple souverain.

Le Forum du bourg de Typhaines n'était pas un espace fort étendu, ni surtout fort régulier. Les maisons qui l'entouraient ayant été construites sans beaucoup d'ordre et surtout n'ayant, pour la plupart, qu'un rez-de-chaussée et tout au plus un étage, étaient loin de présenter un aspect monumental. Les toits étaient de chaume ; à vrai dire, les maisons étaient rares, et nombreuses les masures. Les masures donc laissaient entre elles un espace de deux cents pas environ dans la plus grande longueur, et de cent trente dans la largeur la plus considérable ; en certains coins, la place n'avait pas dix pieds. Contre la prison, on avait élevé un grand échafaudage, garni d'une balustrade et recouvert en toile bleue, drapée par le goût des ouvriers aussi agréablement que possible. Devant cette estrade s'étendait la partie de la milice de Typhaines, qui n'avait pas été laissée dans les corps-de-garde de l'enceinte. Cette milice, encore fort mal armée, offrait cependant une centaine d'hommes couverts de cottes de m.ailles légères, de petits armets de fer sans visière, et portant une épée courte et une grande lance aussi lourde que longue. Deux cents de ces guerriers environ tenaient des arcs et des flèches, et étaient tout bonnement endimanchés. Le reste était pourvu de faulx recourbées, xie haches, de fléaux et d'autres instruments aratoires faciles à transformer en armes de guerre. Toute cette troupe avait ses ofRciers; personne, d'ailleurs, ne s'occupait d'y maintenir un ordre, une régularité et des habitudes de silence qui sont des inventions modernes. Du reste, les femmes et les jeunes filles paraissaient avoir la plus haute opinion du mérite de ces vaillants ; à chaque instant, des conversations s'engageaient entre les spectatrices et les défenseurs de la commune. Les vieillards avaient été placés sur des bancs de bois devant l'estrade : aussi animés que les jeunes gens et les femmes, ces barbons riaient et teausaient Javec entrain. Quant aux en-

fants, et le nombre n'en était pas petit à Typliaines, ils avaient pris les places les meilleures pour bien voir et surtout n'avoir rien à craindre des observations manuelles de leurs parents ; ils garnissaient les toits et s'accrochaient aux cheminées, comme les grappes vivantes de ces tribus de singes nichées sur les arbres des forêts d'Afrique.

Après une assez longue attente, et des épisodes comme il s'en produit toujours dans les foules, au grand plaisir des assistants, les cinq consuls de Typliaines parurent sur l'estrade ; ils étaient accompagnés de leur clerc, de Baudouin de Pornes, d'Anseau de Loysel et de dix hommes d'armes amenés par ces seigneurs, plus un trompette à la livrée du comte de Nevers, adjoint à leur ambassade. Les cinq consuls furent reçus par les acclamations les plus tumultueuses. Les cris d'admiration, les trépignements de joie ne pouvaient cesser. Quand les miliciens s'arrêtaient, les femmes prenaient le dessus, et quand les femmes faiblissaient, les enfants gardaient l'avantage ; enfin, l'élan de joie était tel qu'on fut bien une heure avant d'avoir pu obtenir le silence.

La popularité des cinq consuls était sans bornes ; mais l'attachement qu'on leur portait et la confiance qu'on avait en leurs lumières n'était pas l'unique cause de leur grand succès. Leur nouveau costume excitait au plus haut degré l'enthousiasme. Jamais les bonnes gens de Typhaines n'avaient rêvé que leurs magistrats pussent être aussi brillants, et l'amour de la liberté s'augmenta chez eux du double quand ils virent comment étaient vêtus leurs chefs 1 Tous cinq avaient de belles robes de drap écarlate ; à leur cou et à leurs poignets une fourrure de menu-vair ; chacun ceignait une longue et lourde épée, pareille à celles dont se servaient les chevaliers, et ils étaient couverts d'un grand manteau de drap violet ; sur la tête ils portaient des chapels de même couleur, et à travers leurs robes entr'ouvertes, on voyait briller des chausses de mailles. J'aime à penser que le lecteur ne trouvera plus si étrange l'immense admiration des bonnes gens de Typhaines ; j'ajouterai que l'air résolu et probe des cinq consuls, et surtout la bonne mine de Payen qui, avec son bras en écharpe, tenait fièrement sa place sur l'estrade, ne contribuaient pas peu à rehausser la majesté du costume consulaire.

A la fin, comme on se fait à tout, la foule s'habitua à

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