CHAPITRE SEIZIÈME
Nevers est notre ami et nous veut protéger contre chacun. Nesongez à rien qu'à vivre en paix dans vos maisons, quand la paix est autour de la commune, et à vous conduire en braves comme vous avez fait liier, lorsque nous vous appellerons pour défendre vos libertés. Nous sommes chargés de veiller et nous ferons ce qu'il faut.
Ces paroles dites, le serment fut prêté solennellement à la commune sur un livre d'heures, que Jacques plaça devant llestrade tout ouvert. Les bourgeois de Typhaines étendirent, leurs bras vers le volume que les consuls, les chevaliers et leurs hommes d'armes couvraient également de leurs mains étendues, et la formule de la conjure fut répétée à haute voix par toute cette muJtitude. Ce fut le moment de l'attendrissement pour plusieurs. Nos pères, qui ont vu le serment du Jeu de Paume, peuvent se souvenir encore de l'enthousiaste faiblesse qui attira à ce moment les larmes dans les yeux de bien des rêveurs ; on crut voir le ciel s'ouvrir ; le sennent de la commune de Typhaines au douzième siècle présenta un spectacle pareil, une bonne foi semblable. Puis, la cérémonie faite, les consuls, dans leurs brillants atours qu'ils ne devaient plus désormais déposer que par la volonté de leurs concitoyens, descendirent de l'estrade.
— Tête Dieu, s'écria le sire Baudouin, vous avez J'air joyeux, messire Sim.on ?
— Je le suis, monseigneur, répondit le consul, et toutes-, les peines de ma longue vie sont effacées en ce moment.
— Etes-vous comme ces bonnes gens, reprit le chevalier, et croyez-vous que les phrases cousues les unes au bout des. autres par votre clerc, vont vous sauver des ruses et de l'obstination de votre seigneur l'abbé ?
— Non, répondit Simon, en regardant alternativement le gentilhomme et ses collègues impassibles, mais nous savons désormais ce pourquoi nous devons vivre et mourir.
— Pour moi, dit Payen, j'ai appris ce que c'est qu'une commune et mes yeux ne re verront plus la servitude ; un. moine ne viendra plus me dicter des ordres ; et si l'édifice que nous avons élevé s'écroule jamais, je ne sortirai pas.de, ses ruines pour connaître ce qui le remplacerai
Jacques, Antoine et Eudes approuvèrent les paroles de. leurs deux collègues, et Anseau de Loysel, droit sur ses deux pieds, comme un canard, avec tout autant de dignité, maia.'
beaucoup moins de sang-froid, se mit à ricaner de l'air d'un homme qui vient d'entendre une déclaration souverainement ridicule.
Monseigneur Baudouin reprit :
— Je suis charmé de vous voir si heureux, mes bons compères, et je vous propose de finir joyeusement la journée en tenant promesse à notre captif. Soyons miséricordieux ; le pauvre Philippe de Cornehaut a langui assez longtemps sous terre, venez lui faire admirer les rayons du soleil couchant 1
— Et espérons, s'écria maître Simon, que le vénérable Norbert ne nous arrêtera pas en inspirant des scrupules à quelqu'un de nos collègues.
— Si c'est à moi que tu t'adresses, repartit Payen, tu as grand tort ; ce matin, je ne voulais que la justice, et je la veux encore en ce moment. Marchons 1
Les consuls, les chevaliers et les hommes d'armes arrivèrent à la porte de la geôle. La première personne qu'ils virent en levant les yeux, ce fut Norbert, appuyé contre le mur, les bras croisés ; il semblait les attendre ; près de lui se tenait un homme d'armes étranger, la bride de son cheval passée sous le bras droit.
— Que faites-vous encore ici, sire prêtre ? s'écria Simon, vous abusez de notre respect en vous tenant toujours sur nos pas. Ne contrecarrez plus nos desseins. Tout chrétiens que nous sonunes, craignez pourtant, craignez de nous pousser ù bout.
— Insolent vilain, répondit le prêtre avec l'audace extraordinaire qui faisait une partie de son influence, quel souci puis-je prendre de tes menaces ? viens-tu ici pour accomplir tes sanguinaires projets sur monseigneur Philippe de Cornehaut ?
— Certes, répondit Simon en mettant le pied sur le seuil de la prison et en regardant Norbert avec fierté, ce nuage n'aura point encore quitté la face du soleil, que notre captif garrotté sera jeté sous le tranchant du fer.
— Puisque tu l'as ainsi résolu, répliqua le chanoine, écoute ce que ce messager vient te dire.
Alors le cavalier fit un pas, et s'adressant à maître Simon, il lui dit :
— Au nom de la demoiselle du Cornouiller, je viens offrir un échange de prisonniers.