CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
Aussi ne paraissait-il avoir rien perdu de son flegme ordinaire, et ses facultés conservaient toute la liberté de leur jeu. Au bout d'une demi-heure, ne se voyant pas poursuivi, il se tourna vers l'abbé qu'il trouva aussi calme que lui-même.
— Dites-moi, saint père, s'écria-t-il, approchons-nous de la fin de vos terres ?
— Ne craignez rien, mon fils, répondit le maître Anselme ; elles finissent à cette butte, où commence le fief du seigneur de Pornes. Là, à la vérité, nous courons des dangers plus grands encore, mais en suivant cette route à travers la lande, nous pourrons, en une heure, arriver chez un vassal d'Etienne de Garlande, où nous n'aurons plus rien à redouter. Mettez nos chevaux au pas ; il nous importe de les ménager. D'ailleurs Dieu ne veut pas notre perte.
Foulques s'empressa d'obéir ; il changea le galop en un trot beaucoup plus modéré. Mais le pays était si plat, si dévasté et si désert, on pouvait voir venir l'ennemi de si loin, que la situation devenait tout à fait rassurante.
— Sur ma foi de chrétien, saint père, dit-il, je ne sais si j'ai eu raison d'obéir à monseigneur Philippe. Pour vous sauver, vous qui ne m'êtes de rien, j'ai laissé ce bon chevalier au milieu d'une bagarre dont 0 aura peine à se tirer : Dieu le secoure 1
— Votre maître, répondit l'abbé avec conviction, ne court aucun danger. Il a combattu pour l'Église, l'Église le protégera ; mais si, par impossible, il était mort à l'heure qu'il est ou près de mourir, vous devez croire que le paradis ne lui ferait pas défaut, et il n'aurait rien à regretter des biens de la terre.
— Je n'y contredis point, repartit Foulques ; mais moi qui aurai laissé périr mon propre seigneur pour sauver un moine étranger, je ne pense pas que la sainte Église voie en moi autre chose qu'un traître, fort bon à laisser aux griffes des diables cornus de l'enfer. Pour moi, je n'aurais rien à dire.
— Vous jugez avec vos idées mondaines, répliqua l'abbé.
— Répondez-moi, s'écria Foulques en fronçant le sourcil, et ne vous consolez pas si lestement du malheur d'un brave homme d'armes. Nous vivons dans un temps fâcheux, messire moine 1 les chevaliers vont se faire tuer par centaines
chez les Turcs d'Asie, et les moines les remplacent I S'il faut vous parler franc, je ne me soucie non plus d'un moine que d'une noisette, et je ne crois pas à tout ce qu'on s'imagine de si beau sur votre compte. Apprenez que j'ai été page du comte de Sens, surnommé le roi des Juifs, pour la grande protection qu'il accordait aux usuriers, et bien qu'il ait fini par devenir hérétique, tout n'était pas mauvais dans ses idées.
L'abbé fortement scandalisé allait répondre sèchement quand il s'aperçut, à l'accent bourru et chagrin de son compagnon, que la douleur seule parlait et non pas la mauvaise doctrine. 11 attendit la fin du discours avant de se fâcher, et après quelques autres phrases assez désobligeantes. Foulques termina ainsi son apostro])he :
— Ce que j'en dis, ce n'est pas pour vous offenser. Vous êtes moine, restez-le ; mais, mon maître est un brave chevalier et s'il lui arrive malheur, je ne serai pas fâché d'aller m'en informer par moi-même. Avcrlissez-moi donc du moment où je pourrai vous quitter et retourner à mon devoir.
— Cette conclusion juste et louable, répondit l'abbé, ne rendait pas nécessaire les choses injurieuses dont vous l'avez fait précéder. Mais il n'importe ; les gens de guerre sont rudes dans leurs propos et on ne peut leur demander la douceur des clercs. Je ne dois me souvenir que de vos services et toute ma vie je prierai pour vous. Quand nous serons arrivés à la liaison forte dont je vcis ai parlé, vous serez libre de vous rendre où il vous plaira.
■ — Libre I repartit Foulques en grommelant, belle liberté I Aller peut-cire faire enterrer mon maître 1 Enfin, mieux vaut le voir tard (juc jamais I
Le reste du chemin se fit en silence et ce fut ainsi que les fugitifs arrivèrent à la maison forte.
En ce lieu, demeurait un gentillumme d'une dévotion vive et d'un grand goût pour les let'ies. La seconde de ces qualités n'était pas chose absolumciit rare à cette époque. Mcssire Jean Berniot, dans sa jeun* :.se, j'entends vers ses vingt-cinq ans, avait étudié la grani'naire à l'école éi)iscopale de Paris, et il savait môme de théologie assez pour porter un grand intérêt aux discussions et aux querelles que les opinions rivales des philosoiihes scolastiques de ce temps-là faisaient éclater à chaque instant entre les clercs