‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 84 sur 169 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

des différents pays de France. Cette érudition, jointe à des qualités militaires, lui avait créé de puissantes amitiés et, bien que peu riche, il frayait avec des feudataires illustres et entr'autres était l'ami du seigneur de Garlande, grand sénéchal du roi Louis VI de France.

L'arrivée de l'abbé Anselme, sous la conduite d'un écuyer, étonna beaucoup messire Jean ; mais le récit des aventures du saint homme l'émut bien plus encore ; il leva les bras au ciel en déplorant la scélératesse des gens de Typhaines ; puis, avec l'empressement le plus sincère, il mit à la disposition du dignitaire fugitif, son logis, ses hommes et lui-même,

— Je n'en attendais pas moins de vous, mon cher fils, dit l'abbé, mais avant de penser à moi, occupons-nous, s'il vous plaît, de ce vaillant écuyer qui m'a sauvé de la mort, avec l'aide de Dieu, et qui, dans ce moment, est en proie aux plus vives inquiétudes, touchant le sort de son maître.

— Écuyer, dit messire Jean Berniot, la nuit se fait et vous ne gagneriez à courir les champs dans l'obscurité que de tomber peut-être dans les mains des gens de Typhaines ou des hommes d'armes de Pornes, vrais brigands, insignes scélérats et fauteurs, comme leur chef, de toutes les rébellions et de tous les mauvais coups. Si votre seigneur n'est pas mort, il est prisonnier ; ainsi, il sera assez tôt demain d'aller vous enquérir de lui.

— Je pense différemment, repartit Foulques. Tandis que monseigneur Philippe est en danger, vous n'entendrez jamais dire que je me sois amusé à dormir ou à boire. Je veux partir et sans retard.

— Halte-là, mon brave ! répUqua messire Jean, s'il vous accommode de vous faire rompre les os sans profit, il ne me plaît pas à moi de risquer légèrement la peau de mes hommes. Vous aimez votre maître, j'aime mes gens. Vous ne connaissez pas les chemins, et ne pouvez marcher sans guide. Ainsi donc, vous êtes à ma discrétion. Soumettez-vous, je vous prie, mon enfant ; soupez, dormez, et demain avant le jour, on vous conduira en vue de l'abbaye.

— Vous feriez mieux. Foulques, ajouta l'abbé, de courir demain, sans nul retard, au châtel du Cornouiller. En prévenant la demoiselle de tout ce qui arrive, vous seriez plus utile à votre maître qu'en risquant de vous jeter après lui dans les mains des rebelles.

— Le conseil est de mise, répondit Foulques ; mais persuadez donc à votre ami de me doimer ce soir même un guide.

— Que le saint abbé n'y perde point sa peine, se hâta de dire niessire Jean, il y perdrait aussi son éloquence. Un homme des miens que je mettrais sur les routes ce soir, serait un homme perdu ; à l'heure qu'il est, tous les garnements du pays sont bien certainement en course ; je m'émerveille que vous n'ayez fait aucune mauvaise rencontre. Et, par réflexion, poursuivit messire Jean, en ouvrant la porte de la salle, holà ! tous nos hommes ! fermez la maison avec grand soin, visitez les cordes des arbalètes et mettez les armes dans le corridor, afm que, s'il en est besoin, on n'ait aucune peine h les trouver.

Ayant donné ces prudentes instructions, le bon gentilhomme rentra dans l'appartement, et Foulques, bien convaincu désormais que, ni par prières, ni par menaces, il ne le ferait pas changer d'avis, reconnaissant en outre l'impossibilité de retrouver sa route dans les ténèbres. Foulques, violemment irrite et grommelant, dans sa barbe épaisse, des injures de toutes sortes contre les moines et leurs partisans, alla s'asseoir sur un coin de la plateforme, en plein l'air, et déclara qu'il y resterait la nuit, sans souper et sans lit. En vérité, le chagrin lui serrait la gorge si fort, que le moindre morceau de pain n'aurait pu passer.

Messire Jean et l'abbé étant enfin restés seuls, le châtelain en revint aux affaires du religieux, qui l'inquiétaient et l'occupaient beaucoup plus que celles de monseigneur Philippe et de son écuyer.

— Saint père, dit-il, à quelle résolution vous êtes-vous arrêté ? Voulez-vous rester ici et appeler à votre aide tous les bons chrétiens du voisinage ? Ne vous semblerait-il pas convenable et juste d'adresser sans retard une plainte à l'archevêque de Reims ? Vous êtes l'ami du savant Albéric et son ancien théologale ; je ne puis douter que l'éclatante justice de votre cause ne vous fît obtenir l'appui de tous tes prélats de la province rémoise. Pendant que le concile se rassemblerait pour lancer l'excommunication contre les bourgeois de Typhaines, je prendrais soin de réunir la noblesse des alentours, et je crois pouvoir vous répondre qu'avant un mois vous auriez autour de vous une armée bien

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME capable de vous rouvrir avec honneur les portes de votre église et celles même de votre baurg. Tel est le plan qui vient de se former à l'instant même dans ma tête, et, tel qu'il est, je vous le présente.

^ — La bonté de votre intention est manifeste, repartit l'abbé, mais bien que vous me voyiez aujourd'hui fugitif et dépouillé de tout, que je vous semble au dernier degré de l'abaissement et de l'infortune, vous ne savez pas encore toute l'étendue de mon désastre. Si je n'avais à combattre que mes bourgeois révoltés, les moyens que vous m'offrez seraient, à coup sûr, bien suffisants ; mais derrière maître Simon et ses comphces se dresse une puissance contre laquelle, autour de moi, je ne trouve aucune arme. Depuis plusieurs années le comte de Nevers, votre suzerain, a élevé des prétentions contre la sainte abbaye de Typhaines. Il prétend que nos terres lui sont vassales et que les abbés sont tenus envers lui à l'hommage. Vous, mon fils, auquel le don de science a été départi si magnifiquement, vous pouvez savoir combien cette erreur est grossière.

— Si je le sais ! s'écria messire Jean Berniot flatté à l'extrême du compliment. Et qui donc peut ignorer que les terres de l'église de Typhaines ont été concédées, libres de toute redevance, indépendantes de tout vasselage, au saint évêque Procule, et que ce don, renouvelé depuis et confirmé par des chartes, est aussi clair, aussi évident que la lumière du jour ? Eh ! vraiment ! monseigneur le comte de Nevers n'a pas à courir bien loin pour s'en assurer I On peut montrer aisément dans son chartrier les pièces authentiques accordées par ses aïeux et timbrées de leurs sceaux.

— Il paraît cependant, poursuivit l'abbé, que toutes ces preuves n'ont pas convaincu les seigneurs de Xevers ; la prétention odieuse et tyrannique, dont je vous parle, a été élevée pour la première fois par le père du comte actuel ; si bien qu'à son lit de mort, il ne reçut la sainte Eucharistie qu'à la condition de signer un acte de repentir, acte conservé dans nos registres, et qui commence par ces mots : Suggesiionibus diabolicis, ce qu'il fit. Cette pièce est gravée tout entière dans ma niéuioire ; hier encore, peu d'heures avant l'attaque des rebelles contre le monastère, j'en étudiais les termes précis avec une aversion profonde pour le crime et la perfidie de notre adversaire. Crime, ai-je dit ? Perfidie ?

Oui, mon fils 1 A peine le vieux comte avait-il les yeux fermés, que son successeur commença ù travailler contre nous. Pendant plusieurs années, le bon droit bien défendu par une main patiente et habile ne fut point entamé; mais, lorsque le gouvernement spirituel de Typhaines fut tombé et resta pendant quelque temps au pouvoir d'un loup déguisé en pasteur, le seigneur de Nevers recommença ses entreprises, et, à la faveur du désordre, il réussit à établir certains usages abusifs, dont il s'autorise aujourd'hui pour soutenir ses insolentes prétentions.

Maintenant, secondé d'un certain marchand de toiles, vagabond venu on ne sait d'où et qui, à l'aide d'un titre de bourgeois royal dont il est revêtu, s'est glissé parmi nos hommes, il a semé chez nous l'esprit de folie et de sédition. Vainement je me suis efforcé de combattre les progrès du mal par la douceur, par une sage réserve, par la bonté et les dons généreux ; vous savez comme chacun ce que devient l'âme des bourgeois lorsque l'idée de faire une commune s'y est une fois glissée. J'ai cherché à ouvrir les yeux de nos malnmortables sur les projets cauteleux du comte de Nevers. J'ai échoué. Rien n'a pu toucher ces cœurs endurcis ; ils courent ù leur perte avec l'aveuglement que le démon impose à ses victimes. Que vous dirai-je de plus ? l'abbé de Typhaines, menacé, arraché de son sanctuaire, a été contraint de prendre la fuite, et vous le voyez devant vous, pareil dans sa misère à Jacob poursuivi par la fureur des méchants. Croyez-vous maintenant qu'il suffise de la protection de l'archevêque pour me rendre ce que le bras des forts m'a arraché ? pensez-vous que les seigneurs du pays, seraient-ils tous coalisés pour ma défense, aient le pouvoir de sauver mon bercail des mains du comte de Nevers, trois et quatre fois plus puissant, à lui seul, (ju'ils ne le sont à eux tous ? i:t d'ailleurs, qui me répond de leur bon vouloir ? le seigneur de Pornes n'est-il pas un pillard déterminé, trop heureux de saisir toutes les occasions de troubles ? son gendre n'a-t-il pas dans l'âme une perversité égale, et tous les autres, en leur qualité de vassaux, ne .seront-ils pas contraints d'obéir 'a leur chef féodal, de suivre contre moi sa bannière, sous peine de forfaiture de fief, ou du moins de garder une honorable mais inutile neutralité ?... Vous-môme, mon fils...

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