CHAPITRE DIX-SEPTIEME
— Je vous arrête, dit messire Jean, vous n'avez rien à craindre, et bien plus, si je puis vous servir, parlez, je le ferai librement et sans que monseigneur de Nevers ait le pouvoir de m'en empêcher. A la vérité, je suis son vassal, et je lui dois le service pour cette terre que j'habite ; mais, à son tour, il est mon homme pour un de ses manoirs situés dans l'Anjou, manoir qui dépend d'un fief de haubert que je possède ; c'est ainsi que le Roi de France lui-même est tout à la fois le suzerain et le vassal du comte de Sancerre. Vous allez me répondre sans doute que, devant les nombreux chevaliers de monseigneur de Xevers, mon juste droit pourrait reculer. Ne le craignez pas ; j'ai. Dieu merci, de bons soutiens, et je ne redoute pas les attaques à la légitimité de ma cause. Si mon seigneur me déclairait forfait de ma terre, je lui enverrais même désaveu pour la sienne, et il sait que notre commun suzerain, le comte d'Anjou, me défendrait. Néanmoins, je le confesse, en me mettant à part, les circonstances que vous venez d'énumérer me surprennent et me découragent. Votre situation ne vaut rien, et mon idée de secours ne pourrait vous en tirer. Qu'allezvous faire ? Au nom de tous les saints, prévoyez-vous comment vous sortirez de ce terrible réseau de malheurs ?
— Je n'ai jamais mis en doute la bonté du Dieu que je sers, répondit Anselme avec fermeté, et voici le plan que ce bon maître m'a inspiré. Aux attaques de l'ours j'opposerai les griffes et les dents du lion. J'irai demander secours au roi Louis de France ; je lui peindrai ma misère ; il est, dit-on, pieux et d'un cœur magnanime ; doutez-vous qu'il m'accueille et me serve ?
— Je ne sais, répliqua messire Jean d'un air soucieux, si vous le trouverez bien disposé à s'engager dans une querelle; il en a beaucoup sur les bras. Ah I ce n'est pas un pauvre guerrier comme les rois Henri et Philippe, ses prédécesseurs 1 De leur temps, quand les barons de l'Ile-de-France voulaient bien ne pas pousser leurs chevauchées jusqu'en vue des remparts de Paris, ces pauvres roitelets leur laissaient pleine liberté 1 Mais pour Louis, c'est tout autre chose! Il est sans cesse à cheval, l'armure au dos, la lance dans le gantelet, et je vous réponds que c'est un prince hardi et qui ne plaint pas ses peines ; seulement, comme je vous le dis, il a beaucoup d'affaires, et je ne sais s'il vous écoutera.
— N'importe, répliqua l'abbù ; j'irai ie chercher dans sa ville lie Paris, ce roi si actif et si valeureux, et, au cas où il ne voudrait incnlcudre, je trouverais aiscMucnt autour de lui des gens qui le forceraient de nie prêter l'oreille ; oui, fallùt-il pour cela ni'adresscr au légat du Pape, au Pape luimême I
— Ce sont de courageux et nobles projets, dit mcssire Jean. Vous parler, mon père, en homme nourri des saintes lettres et de Tesprit de Dieu I Puissiez-vous réussir 1 Demain malin, je serai prôt à vous accompagner moi-même jusqu'à Paris ; là je vous mènerai chez Etienne de (iarlande, puis je vous quitterai pour me rendre en Anjou, où il faut me bien assurer des sentiments du comte avant de revenir ici me vouer à votre cause et lever, s'il le faut, la lance contre le Nivernais.
L'entretien se prolongea encore quelques instants. Messire Jean avait l'âme élevée et hardie ; il comprenait la grande aventure que l'abbé allait tenter. Invoquer l'autorité royale contre un puissant feudataire, susciter à ce feudatairc des ennemis actifs, en appeler aux foudres ecclésiastiques du clergé des Gaules, c'était s'armer d'une bien grande force, si toutefois on pouvait la saisir. L'abbé Anselme prouvait là sfin courage et l'étendue de sa pensée. Sous son front pâle, derrière ses yeux creusés par la pénitence et les veilles, il cachait un cœur dont l'intrépidité et l'audace ne le cédaient à aucun chevalier, si bon qu'il fût.
Le lendemain, à trois heures, avant que le premier rayon de l'aube eût paru dans le coin le plus éloigné de l'Orient, l'oulques, appelant à grands cris, avait, de sa voix impérieuse et farouche, réveillé toute la maison. Imperturbable dans sa douleur brutale, il n'avait voulu prendre aucune nourriture ; mais, par un sentiment de prévoyance bien entendue, il avait veillé avec soin au bien-être de son cheval.
Comme il le tirait de l'écurie et lui remettait en grommelant la selle au dos, l'abbé parut, suivi de mcssire Jean.
— Nous allons nous séparer, dit-il à l'écuyer ; vous m'avez sauvé la vie, je ne l'oublierai pas. Si vous retrouvez votre ni:iitre vivant, reportez-lui pour moi tes paroles expresses, <lilis-lui : Vous avez défendu l'ai^bé de Typhaines au péril de vos jours, et l'abbé de 'i'ypliaines songera à s'acquitter envers vous ; bien que malheureux en ce moment, Il viendra