CHAPITRE DIX-HUITIÊME
et des prés, installait chaque jour des essaims d'écoliers accourus de toutes les parties de l'Europe, du Danemark comme de l'Italie, de l'Aquitaine aussi bien que de l'Allemagne. L'amour de la scholastique réunissait sous ces logements, pour la plupart grossiers et sauvages, tous ces étudiants que l'étroit Paris ne pouvait contenir. Puis des maîtres illustres, rivaux du chancelier de l'école métropolitaine, venaient enseigner et développer leurs doctrines sur ce terrain en quelque sorte neutre. Enfin les attraits de l'intelligence amenaient et grossissaient les colonies qui peu à peu fondèrent ces vastes quartiers de la rive gauche de la Seine, où tout revêt encore une physionomie à demi claustrale.
Lorsque, quittant cette colline rustique, on avait franchi le Petit-Pont, on se trouvait dans Paris, ceint de murs en quelques endroits, entouré dans d'autres d'une grève plate et caillouteuse où clapotaient les eaux de la Seine. Là, des barques nombreuses étaient attachées venant de la Bourgogne ou prêtes à descendre vers la mer ; là, s'élevaient les magasins des bons bourgeois de Paris, si attachés alors à leur commerce fluvial que plus tard ils donnèrent pour armoiries à leur cité l'image d'un vaisseau. Là, se déployait tout le mouvement d'une ville commerçante et, en même temps, on y voyait le désordre champêtre qui ne se retrouve plus aujourd'hui que dans les moindres bourgs de nos provinces. Les volailles, les pourceaux erraient par myriades au bord de la rivière et dans les rues ; des monceaux d'immondices étaient relevés le long des murs, du linge séchait sur des cordes, des groupes d'enfants s'en allaient jouant dans la rue mal surveillés et rudement gourmandes par la voix aigre des commères.
Puis, lorsqu'on débouchait d'une de ces rues étroites formées par l'alignement capricieux et les brusques ressauts des maisons de bois surplombant les unes sur les autres, celles-ci à demi pourries de vétusté et couvertes d'une mousse vénérable, celles-là toutes neuves et pimpantes comme des mariées, et toutes garnies de petites fenêtres étroites à verrières enchâssées laborieusement dans des filets de plomb, on arrivait à quelque place qui vous laissait apercevoir dans une perspective peu éloignée, ou Notre-Dame ou le Palais.
Notre-Dame n'était pas encore cette basilique que nous
voyons aujourd'hui s'élever si pompeuse et si curieusement dentelée et travaillée à la pointe de l'île ; ce n'était plus le temple mérovingien bâti, disait-on, sur les débris d'un fanum antique consacré aux rites de la religion ancienne ; mais, dans sa forme lourde et massive, la métropole romane de ce temps n'en était pas moins digne de la vénération des fidèles. Comme une noble et puissante matrone, elle trônait au milieu des cloîtres habités par son chapitre, et étendait sa suprématie sur quinze églises qui toutes avaient su trouver place dans l'espace pourtant si rétréci de la ville. Elle ouvrait tout le jour sa nef ornée par la piété des rois, des seigneurs et de la bourgeoisie, à une foule pieuse et affairée, qui circulait sans cesse dans les préaux herbeux des alentours, et faisait gravement contraste avec la demeure royale plus mondaine et peuplée d'hommes de guerre et de varlets féodaux.
Qu'on ne se figure pas, cependant, cette résidence souveraine comme bien luxueuse. Les rois d'alors n'avaient &i beaucoup de puissance, ni beaucoup d'argent, et il ne leur était pas loisible de s'entourer de très rares magnificences. Sous ce rapport, ils ne pouvaient lutter avec leurs vassaux lointains, les ducs d'Aquitaine. Ils étaient petits sedgneurs après tout, bien que suzerains, et forcés d'être modestes. Le principal ornement de leur résidence était donc un jardin qui s'étendait jusqu'à la pointe occidentale de l'île et où, dans les jours de fête, le peuple et le clergé de Paris étaient admis à se promener. Un jardin de ce temps-là n'était qu'un verger planté d'arbres ; comme on le peut croire, les merveilles de Le Nôtre ne s'y trouvaient pas.
Voilà le Paris d'alors. C'était là tout Paris, si l'on veut encore y joindre un lambeau de quartier qui, plus méthodiquement toutefois que la Bohême étudiante, commençait à s'installer sur la rive droite et servait de demeure aux marchands étrangers, entre les églises fortifiées de Saint-Germain l'Auxerrois et de Saint-Gcrvais. On s'y rendait par le Grand- Pont, et on y voyait circuler une foule plus grossière que sur l'autre rive, mais uniquement occupée de gain. Telle qu'était cette capitale, il faut bien se rappeler toute la grandeur de son renom dans le monde de cette époque. Londres n'était qu'une pauvre ville, habitée par des mainmortables saxons ; Aix-]a-Cha{)elle avait perdu son prestige impérial ; Cologne et Trêves, puissantes déjà, ne possédaient rien de