‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 90 sur 169 · CHAPITRE DIX-HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-HUITIEME

Dieu a visité 1 Vous m'avez connu, Anselme, vous m'avez connu jadis plein d'une gloire superbe dont, peut-être, j'ai tiré trop de joie. Aujourd'hui, je suis puni, écrasé au niveau de terre, et vos consolations pieuses trouveront à s'exercer pour rendre quelque joie à mon triste cœur.

Il parlait ainsi et l'abbé considérait d'un œil attristé la figure pâle et maigre, les yeux creux et rouges, la taille courbée de l'archidiacre.

— N'est-ce pas, reprit Guillaume avec un sourire douloureux, que je n'ai que trop dépouillé le vieil homme ?

— Que trop, en effet, répondit l'abbé ; mais quel malheur si grand a pu vous accabler ?

— Je vous le dirai, Anselme. Je confierai à votre sein des douleurs qu'il me faut cacher à tous les yeux. Vous verrez la profondeur de ma chute.

Malgré sa sympathie pour son ancien compagnon, pour l'homme avec lequel il avait jadis suivi les leçons de Manegold, maître fameux de ce temps, l'abbé qui, par nature et par devoir, était surtout absorbé dans les affaires de sa communauté, frémit en pensant que les chagrins de Guillaume, s'ils provenaient de quelque échec temporel, allaient devenir les siens propres. Au moment où il venait chercher en lui un protecteur, allait-il le trouver brisé et hors d'état de se relever lui-même ?

— Parlez-moi promptement de vous, s'écria-t-il. Vous voyez sous vos yeux un pauvre moine sans asile, persécuté par les méchants, chassé d'une église profanée et qui venait ici dans l'intention d'implorer votre secours. Apprenez-moi vite si je dois compter sur vous, si vous pouvez porter la parole avec moi devant le seigneur roi, ou s'il me faut chercher un autre soutien.

— Je ne sais, répondit Guillaume en regardant l'abbé avec étonnement, si vous parlez de façon sérieuse. Mais au cas où vos paroles seraient strictement vraies, je n'en suis pas venu à ce point de ne pouvoir, comme par le passé, être utile à mes amis. Mes chagrins et mes malheurs ne sont point ce que vous les supposez, et j'ai toujours gardé et, je l'espère, je garderai toujours un pouvoir dont je n'ai jamais usé que pour la gloire de l'Église. Mettez-moi donc au fait de ce qui vous a fait quitter votre cloître, et vous verrez si je suis homme à vous marchander mon secours.

L'abbt' Anselme raconta son histoire. Il avait toujours trouvé, depuis sa fuite, des auditeurs bîenveillants et sympalliiqnes ; mais jamais encore, moine ni chevalier, n'avait pris ù son récit un intérêt aussi grand que ce nouvel auditeur. L'archidiacre Guillaume, comme tous les hommes émincnts de cette époque, avait l'idée la plus haute de la puissance cléricale et croyait que jamais elle ne devait trop s'élever. Pour lui, la raison, la douceur, l'esprit d'équité ne pouvaient se rencontrer, sauf de légères exceptions, que chez les clercs.

— Je vous ai écouté, dit-il, lorsque l'abbé Anselme fut au bout de sa narration, avec une sollicitude qui m'a fait oublier mes propres chagrins. Je ne vous répondrai qu'un mot : votre cause est celle de l'Église, celle de la toi, et il importe au salut que ces monstrueuses nouveautés de communes ne s'établissent pas davantage. Il fut un temps, mon vénérable frère, où les peuples chrétiens ne pensaient qu'au ciel ; où, dégoûtés et honteux de leur existence d'ici-bas, ils ne s'en souciaient non plus que d'une chaîne lourde et gênante, que l'on déteste sans songer à la couvrir de dorures j)our s'en dissimuler le poids odieux. Mais, maintenant; tout est changé I Voilù que les gens de mainmorte, voilà que les bourgeois et les serfs même courent à la révolte, non seulement contre les seigneurs laïques, mais contre l'Église. Il importe, vous dis-je, au salut du genre humain de ne pas le soufTrir ! Et pourtant...

Ici le maître Guillaume poussa un profond soupir qui trahissait assez l'amertume de sa pensée intérieure.

— Pourquoi vous arrêtez-vous ? demande l'abbé d'un air grave, en mettant sa main sur celle de son ami. Dévoilezmoi vos craintes : je ne suis pas un faible enfant qui s'effraie d'un obstacle et qu'un danger réduit à l'inaction. Avec la volonté de vaincre pour la cause de Dieu, rien ne peut me faire reculer.

— Eh bien, mon ami, reprit Guillaume, apprenez que les hommes du siècle dont vous avez à requérir l'appui ne vont pas aussi droit dans la bonne route que je le voudrais. En un mot, k roi Louis soutient quelquefois les comnmnes.

— On me l'a dit, murmura l'abbé en baissant les yeux d'un air sombre, et, cependant, c'est un prince pieux et ami de la justice.

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