CHAPITRE DIX-HUITIEME
— Sans doute, répliqua l'archidiacre ; mais ne savez-vous pas que les seigneurs et les rois se laissent sans cesse guider par l'intérêt du moment ? C'est ainsi qu'en use le seigneur roi. Au fond, il n'aime pas les bourgeois révoltés, et il l'a bien prouvé il y a quelques mois, lorsque, marchant lui-même à la tête de ses chevaliers, il est allé détruire la commune de Laon, que, d'abord, il avait eu le tort d'approuver. Mais, depuis, il a défendu les Amiénois contre leur comte, et, plus récemment encore, les gens de Soissons contre leur évêque. Enfin, occupé comme il l'est, dans ce moment, à guerroyer plusieurs de ses barons qui ont ravagé la campagne, le mois dernier, entre Orléans et Paris, je ne sais s'il voudra prêter l'oreille à vos plaintes et s'engager dans votre querelle.
— Et, cependant, répUqua l'abbé, ma querelle, comme vous l'appelez, est la sienne, et n'est-il pas facile de comprendre que si les manants veulent faire commune sur les terres de l'Église et sur celles des barons, ils finiront également par prétendre au même droit sur celles du seigneur Louis.
— Peut-être, répondit Guillaume ; mais ne voyez-vous pas aussi, d'un autre côté, que si l'établissement d'une commune est une infraction détestable à la justice et à la foi jurée, elle affaiblit d'autant les seigneurs, les évêques et les abbés, les prive de leurs hommes, réduit leurs ressources, leur enlève la disposition des cités et les humilie ? Qu'en outre, pour obtenir une charte du seigneur Roi, il faut donner de l'argent, de l'argent encore pour la maintenue, de l'argent toujours pour la confirmation, et de l'argent en surplus pour faire taire les réclamations des suzerains ? Que, de cette façon, le seigneur Roi met la main dans les affaires de ses vassaux et s'entremêle dans ce qui ne le regarde pas ? Voilà pourquoi, bien qu'il comprenne l'iniquité de sa conduite, Louis de France y cède quelquefois, et pour une commune qu'il empêche, en laisse établir trois ou quatre ?
— Vous ne réussirez pas à m'efîrayer, répondit l'abbé en serrant la main de Guillaume. J'ai toujours devant les yeux la désolation de notre bienheureux saint Procule, qui voit son église indignement dépouillée et m'accuse dans le secret de ma conscience. Il faut que vous me meniez auprès du seigneur Roi.
— Je le ferai certainement, s'écria l'archidiacre, et votre courage élève le mien I Je pense comme vous, mon frère : Dieu n'abandonnera pas ses ministres, et Satan et ses diaboliques communes rentreront dans l'enfer d'où de misérables esprits, de faux chrétiens les ont tirés I Eh ! vraiment, comment s'étonner des monstrueuses nouveautés sur lesquelles il nous faut gémir quand la base de tout droit, quand la religion et la sagesse sont chaque jour souffletées par la main impudente d'un fou et d'un orgueilleux 1
Anselme comprit que, par cette transition, l'archidiacre allait en venir enfin à lui parler de ses malheurs, et, d'un geste amical, il l'engagea à entrer dans cette voie de confidences sur le bord de laquelle tous deux s'étaient arrêtés, il y avait maintenant plus d'une heure.
— Vous savez, lui dit enfin Guillaume de Champeaux, que, pendant des années, je me suis consacré à enseigner aux étudiants les sciences et les arts. L'on croira que, dans la dialectique, je suis toujours resté sans rival ; j'ai su victorieusement dompter, pendant toute ma carrière, le démon captieux et menteur qui cherche d'ordinaire à égarer l'esprit des docteurs et à les jeter dans l'hérésie. Longtemps entouré et soutenu par le zèle des écoliers, je continuai mes leçons dans ce cloître, et ce ne fût qu'après être arrivé, je peux le dire en toute humilité, au sommet de la gloire humaine, que, sentant tout ce qu'elle a de vide, je pensai à me réfugier dans la solitude, afin d'y penser au salut. Pourtant, j'y continuai mes leçons, et le concours de mes auditeurs ne fut certainement pas diminué.
Soudain, un jour, au moment où je parlais sur la rhétorique, parut, au milieu de l'assemblée attentive, un jeune homme, un étudiant, l'égal, sinon l'inférieur de mes écoliers ; ce démon, ce serpent à face humaine, poussé par une étrange folie, se mit h discuter contre moi, et soit que je fusse troublé par son audace extraordinaire, soit que j'eusse été mal compris, il se retira au bout de la dispute, avec un sourire de vainqueur, et me laissa au milieu d'un auditoire muet et consterné.
Peu de jours après, je m'aperçus que le nombre de me^ disciples diminuait ; d'abord, j'en pris peu de souci ; mais voyant qu'enfin j'allais rester seul, et que la cause de la vérité pourrait bien en souffrir, je pris de secrets renseigne-