CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
— Vraiment, s'écria tnessire Jean Berniot, est-ce que le seigneur roi part pour une expédition ? Voilà bien des hommes d'armes dans la cour ?
— Il faut croire qu'il s'agit de quelque chose de semblable, répondit l'évêque ; je ne savais pas que la paix fût sérieusement troublée en ce moment ; mais il n'importe I Descendons de nos montures et entrons !
Les trois amis laissèrent leurs mules et leurs chevaux aux soins des serviteurs, et, franchissant le seuil de la porte basse et étroite, seule issue du manoir royal, ils montèrent l'escalier sombre et se trouvèrent bientôt dans la grande salle où le roi leur apparut entouré de l'élite de ses barons.
Louis VI, qu'on n'appelait pas encore Louis le Gros, mais biej;i Louis l'Eveillé, Louis le Batailleur, se tenait debout près d'une table de chêne massive, sur laquelle étaient posés des verres et des plats, les uns d'argent, les autres d'étain, ou même de terre grossière ; il avait un gobelet doré à la main. Complètement armé, son heaume sur la tête, son boucher triangulaire pendu à la garde de son épée, il tendait sa coupe à une femme richement vêtue qui, penchant de ses deux mains une lourde aiguière, lui versait du vin. Cramponnés aux coins de la robe de cette dame, se montraient, à droite et à gauche, deux petits garçons tout frais et tout roses ; ce n'étaient autres que la reine Adélaïde de Savoie et les deux jeunes princes Philippe et Louis Florès.
Le roi semblait un chevalier beau et de noble apparence. Il était grand et fort, et bien que sa taille puissante fît voir déjà quelque tendance à cette obésité malheureuse, fléau d3 ses dernières années, il ne paraissait encore que ce qu'il était, c'est-à-dire un vigoureux et intrépide guerrier. Son visage basané montrait toutes les couleurs de la santé, et ses yeux pétillaient de vivacité et de hardiesse et aussi de quelque peu de ruse et de pénétration. Tel parut aux yeux de l'abbé de Typhaines, tel était aussi ce roi digne de mémoire qui a tiré la maison de France de sa pauvreté originelle.
— Allons, ma mie, disait le seigneur roi à la reine, versezmoi un dernier coup, ce sera celui de l'étrier ; ensuite je vous embrasserai ainsi que les enfants, et je m'en irai à la volonté de Dieu et de saint Denis 1 Et vous, mes valets, donnez à boire à tous ces barons I Je veux qu'ils partent en
joie et que la gaieté leur donne le bras plus fort 1 Mais, par la splendeur de Dieu 1 voilà le vénérable évêque de Châlons 1 Soyez le bienvenu, saint père I J'espère que vous ne venez pas me porter de nouvelles plaintes contre maître Pierre Abélard, je n'aurais pas de loisir pour les entendre I
— IMonseigneur, répondit le prélat, je viens vous entretenir ^ d'un tout autre sujet I Je vous amène ici le saint abbé de
Typhaines en Nivernais, qui vient implorer votre justice contre les plus odieuses violences dont il ait jamais été ouï parler.
Le visage du roi se couvrit d'un nuage chagrin, et rendant la coupe à sa femme, sans même y avoir porté les lèvres :
— Je sais ce dont il s'agit, répondit-il d'une voix lente, et comme pour bien peser ses paroles et ne rien dire qui pût être dangereux. Mon cousin de Nevers et les gens de la commune de Typhaines ont déjà dépêché vers moi des messagers. Que puis-je faire ?
— Vous pouvez, monseigneur, répliqua l'abbé fièrement, refuser votre appui à l'injustice et lancer vos armes victorieuses contre l'iniquité.
— Voilà bien le langage des clercs, s'écria Louis en jetant un regard sur les visages belliqueux des cinquante ou soixante nobles armés réunis dans la vaste salle, voilà bien comme ils nous parlent toujours 1 Aussitôt cjue leurs intérêts souffrent, c'est la justice qui crie au secours 1 Les attaque-t-on ? c'est l'iniquité qui agit I Eh I saint abbé, il y a aussi de l'iniquité et de la justice ailleurs que dans ce cjui vous touche.
— Le devoir du roi, reprit l'abbé sans se laisser troubler par le ton peu engageant du prince, est de protéger l'Église ; je le vois dans l'Écriture, et aussi dans les canons et les actes des conciles.
— Et moi, repartit le roi avec un sourire amer, je vois que les abbés et les évêcjues sont riches, qu'ils ont des terres, des serfs, des sujets ; que lorsqu'on veut palper de l'argent, il faut chercher dans leurs coïîres où s'enfuient toutes les pièces frappées à notre efTigie, et que nous... Oui, par la mort du Christ 1 nous, roi de France, nous successeur de tant de rois puissants, nous avons été réduit, par le malheur et la violence du siècle, à ne plus posséder que de misérables lambeaux de notre antique héritage I Eh 1 vraiment, bon frère, je. vous trouve plaisant de requérir mon aide dans vos