CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
querelles avec vos bourgeois, quand moi je suis accablé tous les jours par la scélératesse et l'usurpation d'indignes vassaux ! Vous vous plaignez de perdre votre puissance, vous, honnêtes moines, qui, peut-être, ne devriez pas en avoir, €t ne prenez nul souci de la misère des rois ! Vous me voyez bataillant sans cesse, et, dans ce moment même, occupant la loyauté de mes barons à soumettre un traître qui, à quatre lieues de mon bon Paris, trouve l'audace de se révolter contre moi, et vous avez l'impudence de me parler de vos affaires ! Vous n'y pensez pas bien, saint père. Attendez que Louis de France ait reconquis les droits à lui légués par Charlemagne, attendez que la Flandre et l'Artois, la Normandie, la Guienne et les Marches catalanes le reconnaissent pour leur suzerain ; attendez que le descendant de Francus ait rendu à son royaume tout le lustre jadis acquis par les Troyens ses ancêtres, et, alors, vous serez assez fondé à me proposer votre cause, dont je pèserai avec plus de rigueur qu'il ne vous conviendra peut-être, la justice et la vérité 1
La plupart des seigneurs présents parurent approuver pleinement cette rude apostrophe. Les uns frappèrent des mains, les autres se mirent à rire tout haut, et quelquesuns, par quelques exclamations énergiques d'une orthodoxie douteuse et que la présence de la reine ne put arrêter, témoignèrent, qu'à leur sens, le roi avait bien parlé. Mais quelle que fût la rudesse des seigneurs, et, sans doute même à cause de cette rudesse, les clercs de ce siècle étaient habitués .à tenir peu de compte de pareilles oppositions, et, sans laisser à l'abbé le temps de prendre la parole, l'évêque Guillaume répondit d'une voix assez dure et revêche :
— Il n'y a pas longtemps, sans doute, qu'un pareil langage est tenu par un roi chrétien à des ministres de Dieu et avec l'approbation de conseillers indiscrets. On m'avait bien dit, sire roi, que votre raison se laissait parfois égarer ; mais je ne l'aurais jamais pu croire avant de l'avoir vu et entendu. Réfléchissez, je vous prie, que la cause de l'abbé Anselme est C€lie de tout le clergé des Gaules, et que, jusqu'à parfaite justice, nous défendrons nos droits.
— Je réfléchis, répliqua le roi en frappant du pied, que le temps se passe, que la matinée avajiice, que nos hommes s'impatientent, et que l'enneral commence sans doute à me croire peureux, et s'amuse par passe-temps à brûler les mai-
sons et les récoltes. Allons ! seigneurs barons, à cheval I Adieu, ma mie ! Adieu Philippe 1 Embrasse-moi, Louis I Quand tu seras plus grand, ajouta le roi, en élevant le petit garçon jusqu'à sa robuste poitrine, tu seras, toi, un brave chevalier, j'espère I Allons, seigneurs, êtes-vous prêts ? Quant h vous, vénérables pères, ne croyez pas que je manque de respect pour l'Église, et afin de vous en donner la preuve, restez ici avec la reine, elle vous mènera auprès du saint abbé Suger, qui connaît toutes mes intentions ; vous vous entendrez mieux avec lui qu'avec un soldat plus pressé de batailler de l'épée que de la langue !
Le roi Louis salua de la main les deux prêtres, et, suivi de sa chevalerie, descendit dans la cour. Pendant un moment, les oreilles étonnées d'Anselme et de Guillaume n'entendirent presque qu'un bruit belliqueux d'éperons, d'armures, d'épées frissonnant dans les fourreaux de fer, de cris et d'éclats de rire ; puis, le pas des chevaux se fit entendre, les bannières et les pennons flottèrent avec mille couleurs variées devant les fenêtres longues et étroites, le son des trompettes retentit, puis le silence revint. Messire Jean avait suivi ses pareils.
— Madame, dit doucement l'évêque, monseigneur le roi nous a mal reçus I
— N'y prenez garde, vénérables pères, répondit Adélaïde avec un respect marqué ; Louis a beaucoup de soucis en ce moment ; le comte de Chartres a fait de nouveau une invasion en France, et, du côté d'Orléans, ses hommes pillent et ravagent tout. Mais il ne faut pas vous décourager.
— Vous êtes pieuse, madame, reprit l'évêque, et je sais qu'auprès de vous les hommes de Dieu trouvent aisément leur secours, mais je ne suis pas certain qu'il en soit de même auprès de l'al^bé de Saint-Denis, auquel le seigneur Louis nous envoie. Bien ([ue moine, il suit peu sa règle, je puis le dire sans mantiuer à la charité, puisque la chose est pul^lique ; il entretient des meutes et des hommes d'armes, s'habille somptueusement et n'observe, dans sa conduite et dans les manières (ju'il recommande au roi, que les principes d'une sagesse toute frivole.
La reine Adélaïde n'était pas une femme très supérieure. Elle aimait beaucoup son royal seigneur, s'occupait de ses enfants avec un grand zèle, veillait ù ce que l'ordre régnât