‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 97 sur 169 · CHAPITRE DIX- NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX- NEUVIEME

dantesque, familière à l'ancien écolâtre de Paris, voici le seigneur abbé de Typhaines, que le roi vous envoie.

— Qu'il s'assoie, ainsi que vous, répondit Suger en perdant peu de sa fierté, mais en y ajoutant une politesse diplomatique. Le seigneur abbé vient me raconter sans doute ce qui lui est advenu dans son fief ?

— Vous le savez déjà ! répondit Anselme. Le roi m'a paru instruit de tout.

— Oui, répliqua Suger avec une sorte de négligence, en jetant un regard oblique vers un parchemin placé sur sa table ; un messager \àent de nous apporter la nouvelle de tout ce qui est advenu.

Anselme, étonné déjà de tant de promptitude, n'avait pas encore songé qu'un mandataire exprès eût pu venir à Paris ; il ne fit nul effort pour cacher sa surprise, et s'écria :

— Puis- je savoir si les rebelles eux-mêmes ont été si audacieux que d'écrire au roi de France, ou si le comte de Nevers les a aidés de la plume de ses clercs comme il les sert de ses conseils ?

— Vous pouvez le savoir aisément, répondit Suger ; le comte de Nevers a écrit, et les bourgeois ont fait de même ; ainsi le fait nous est confirmé des deux parts.

— Les scélérats, dit l'évêque d'un air rogue, unissent l'impudence à l'iniquité et à la rapine.

Suger ne répondit pas, et se mit à jouer avec son anneau abbatial.

Cette froideur glaciale attrista profondément l'abbé Anselme ; il y vit la ruine de ses espérances ; il commença à comprendre que le roi Louis et son ministre étaient des hom.mes guidés par des intérêts différents des siens. Malgré cette pointe de découragement, il était d'humeur trop ferme et d'un tempérament trop résolu pour se résigner et se taire, et, levant au contraire la tête avec une assurance convenable à son haut rang dans l'Église :

— Seigneur abbé, dit-il, puisque l'odieuse spoliation dont le monastère de Typhaines est en ce moment la victime, vous est connue, je doute peu que votre résolution ne soit prise. Votre prudence est partout vantée ; on vous proclame habile dans les voies de la sagesse, et la justice et la piété n'ont jamais été offensées par vous : je vous adjure de m'instruire du parti que prendra le roi.

— Votre insistance est grande, répliqua Suger avec hauteur, et je ne sais s'il est à propos que je réponde à des questions aussi impérieusement proposées. Si vous étiez un laïque, à coup sûr je ne le ferais pas. Mais par respect pour la sainte mère Église, dont moi aussi,- quoiqu'indigne, je suis un serviteur, je vous dirai ce que vous voulez savoir : le roi n'approuve pas que les abbés, les évêques et les moines, pas plus que les seigneurs séculiers, tourmentent le pauvre peuple.

— Je ne comprends pas, répliqua Anselme froidement, de quel droit le seigneur Louis s'immisce entre moi et mes gens de poëste.

— Il est votre suzerain, repartit Suger sèchement.

— Grâces à Dieu et à sa sainte Mère, s'écria l'abbé, l'église de Typhaines ne connaît pas de liens de vassalité 1 Ni comte, ni évêque, ni roi, n'ont rien à commander sur ses terres 1 Nous n'inclinons la tête cpie sous la crosse de saint Pierre ; notre obédience cléricale n'est due qu'au chef commun de tous les chrétiens, et, devant le monde, l'abbé de Typhaines est aussi indépendant et aussi libre que le roi Louis lui-même. J'en puis montrer les preuves, les chartes, les concessions !

— D'où vient donc, répondit Suger, qu'un aussi puissant prince que vous l'êtes vienne demander secours au pauvre roi de France ?

— L'Église, dit Anselme, ne se fait pas esclave parce qu'elle supplie. Dans ses afflictions, elle demande secours à ses enfants, et pour cela ne leur devient pas soumise.

— Il s'agit, non de l'Église, mais des domaines et des bourgeois de Typhaines. Ne nous égarons pas, seigneur abbé I

— Cette distinction, s'écria l'évêque Guillaume en rougissant de colère, est presque une hérésie, et je pourrais vous prouver par les saints canons...

— Vous oubliez, repartit l'abbé de Saint-Denis avec un froid sourire, que vous ne parlez pas à un feudataire laïque ; mais cette discussion n'aurait pas d'issue. Le comte de Nevers, par d'assez bonnes preuves, ce nous semble, établit qu'il est votre suzerain ; il prend les manants de Typhaines sous sa protection et se recommande, à son tour, à son sei-

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