CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
gneur le roi de France ; les pauvres manants ont fait de même : tout cela est régulier.
— Ainsi donc, murmura l'abbé Anselme, ce n'est pas un protecteur que je trouverai, ce n'est pas même un ennemi ; c'est un juge ?
— Vous l'avez dit, répliqua le ministre, un juge 1 et plaise au ciel que je voie le jour où cette parole, qui paraît vous surprendre, deviendra le refuge et la loi de tous les pays que bornent les Pyrénées et le Rhin 1 D'ailleurs, sire abbé, vous êtes animé d'une fierté qui, vraiment, doit paraître étrange. Etes-vous donc un si grand et si haut seigneur, qu'il puisse vous répugner d'obéir aux lois sous lesquelles ont plié tant d'évêques et de prélats plus influents et plus riches que vous ? Si vous voulez de moi un conseil d'ami, je vous le donnerai : soumettez-vous à la volonté royale, et avouez le vasselage de la France ; il ne vous sera pas inutile pour vous défendre des attaques nivernaises.
— JMoi 1 s'écria l'abbé Anselme au comble de l'indignation, moi, je me mettrais à genoux devant votre maître, quand j'ai le droit de marcher son égal ! Vous me connaissez peu, seigneur abbé de Saint-Denis, et vous ignorez avec quelle allégresse un enfant de Dieu peut affronter le martyre plutôt que de céder, de vendre ou de déserter ses justes droits ! Moi, vassal de la France ? J'en ai assez entendu I Ce n'est pas ici seulement que je puis trouver du secours contre mes serfs mutinés. Tous les princes ne sont pas des brigands, tous n'aspirent pas à s'enrichir des dépouilles de notre sainte mère 1
— Vous êtes audacieux, sire moine, répondit Suger en lui mettant la main sur le bras. Mais quand on a votre courage, on mérite au moins de voir tout entier les dangers qu'on affronte. Lisez ceci.
En prononçant ces mots, Suger prit la charte qu'il venait de sceller lui-même, et la mettant sous les yeux d'Anselme, du doigt il lui en indiquait les passages significatifs.
L'évêque, voyant la pâleur de son ami augmenter, avança la tête avec empressement.
Ce parchemin n'était autre qu'une charte d'affranchissement octroyée sous la garantie du roi Louis de France aux bonnes gens de Typhaines, à la condition qu'ils désavoueraient l'abbé de Typhaines pour leur seigneur, prendraient
le comte de Ne vers en sa place, et s'engageraient à payer au trésor royal de Paris la somme de deux mille marcs d'argent fin.
L'abbé de Typhaines ayant lu, repoussa la charte de la main par un mouvement plein de dégoût et de mépris, et lançant au ministre du roi un regard de colère, il sortit rapidement de la chambre, puis du palais, suivi par l'évêque aussi indigné que lui.