SIMON DE NEUFVILLE
Parmi les hommes pieux et illustres que la bonne renommée de l'abbé Richard et du couvvut avaient attirés au Mont-Saint-Eloi, se trouvait Simon de Neufville, originaire de Bourgogne et neveu de l'évéque d'Arras, Raoul. B avait témoigné des son jeune Age la vocation de l'état ecclésiastique. D'abord simple chanoine, il devint archidiacre du diocèse d'Arras, pour la partie d'Ostreveut ; poussé par l'esprit divin, il renonça de bonne heure aux honneurs et aux dignités et vint au Mont- Saint-Eloi embrasser la vie monastique.
Constamment livré à la prière et aux méditations, il devint pour les religieux un modèle à suivre. Son zèle à observer la règle de l'ordre, ses vertus et ses connaissances très-étendues lui attirèrent l'estime du souverain pontife. En 1229. il fut appelé à administrer l'abbaye de Saint -Jean a Soissons (1). A la mort de Richard, les moines du Mont-Saint-Eloi le rappelèrent au milieu d'eux et lui confièrent la direction de l'abbaye. Pendant les neuf ans qu'il gouverna, il suivit les traces de son prédécesseur. Voulant maintenir la maison en ses droits et privilèges, il eut quelques luttes à soutenir, notamment contre l'abbé et les religieux de Saint- Vaast qui revendiquaient la possession des viviers d'Anzin (2).
En 1242, des difficultés s'élevèrent entre le prieur d'Aubigny et le curé de Magnicourt-en-Couité, au sujet du casucl de cette église. L'abbé Simon obtint des lettres d'Asson, évéque d'Arras. et de Jean de Bapaume, son archidiacre, qui terminèrent le différend a la satisfaction des deux parties (3).
On trouve au carlulairc d'Aubigny, déposé aux archives départementales, une charte de l'église de Lobbes et de Guillaume d'une part, et de Simon, chanoine du Mont-Saint-Eloi de l'autre, tous deux abbés de leurs couvents, au sujet des difficultés survenues entre eux sur la juridiction d'un sart, appelé communément le sait du chapitre, et de quatre mencaudees de terre situées devant la porte de Ro-
1 1 1 Gailia Chrittiann, tom. m.
(5) Voir la chronique d'AtiORÉ Le V AILLANT .
(3) Voir pttcMjustiflcaiives, xun.
giessart. Ils vinrent s'entendre en présence de Jacques, évêque d'Àrras. Simon déclara renoncer a la juridiction du sart et des quatre mencaudees dont nous venons de parler a l'exception du droit de terrage dont il jouissait entièrement. Il fut convenu que l'église de Lobbes ne pourrait, sauf à titre de simple aumône, acquérir aucune terre sur la seigneurie de Saint- Vaast. Les parties satisfaites promirent d'observer fidèlement ce traité, renonçant a employer tout moyen de droit canonique ou civil, et après y avoir apposé le sceau de leur couvents, elles en demandèrent la confirmation à l'évéquc d'Arras. Août 1248 (1).
Déjà, en 1255, Robert VU de Béthune, à son retour d'Allemagne, avait reconnu la donation faite à l'abbaye par ses ancêtres cent ans auparavant, et consistant dans la terre et le bois du Favi il, propriétés qu'il revendiquait depuis quelque temps. 11 permit à l'abbé et à ses religieux de couper le bois, de le vendre et de le mener là où bon leur semblerait, excepté au mois d'août, où il était d'usage de conduire ii Béthune le bois provenant des forêts voisines. B leur confirma aussi le legs de I.» terre d'Oreillemont, cédée par Elbert de Carency. Plus tard, en 1247, il leur abandonna tous ses droits féodaux sur la terre et les habitants du Favril, du consentement de sa femme Isabeau de Moreaumes (2).
Non content de sauvegarder les droits acquis du monastère, Simon en augmenta beaucoup les privilèges et les revenus. B obtint, en 1245, du pape Innocent IV une bulle exemptant les religieux du Mont-Salnt-Eloi de toute espèce de droit de vinageet de péage (3). Ce souverain pontife accorda eu outre de trèsgrandes immunités aux religieux. Il défendit aux évoques et aux légats apostoliques d'interdire ou de suspendre l'abbé et ses religieux sans une permission expresse du saint siège. En 1247, le chevalier Evras de NoCle leur accorda pareils avantages au Poutruel (4). Deux ans après, au mois de décembre 1247, Marie de Fieffés et Ingelrameson fils, seigneur de Béthousart, donnèrent a l'abbé Simon, huit niencaudées situées près du bois des Convers à Rogiessarl , et dix autres mencaudees de leurs meilleures terres à choisir au terroir de Belles, pour l'entretien du prêtre
(1) Voir pièces justificatives , XLiv.
(2) DeaiESNE, Histoire </<• ht Maison de Bcthuiie. Voir pièce» justificatives , xlv, xlvi, xlvii.
(3) Voir pièces justificatives, xlviii.
Péage : Droit qui se percevait pour un paisajj :.
Vinage : Droit que la communauté payait au soigneur pour la réparation îles ponts et passages. <4> Voir pièces justificative*, XI.IX.
desservant l'église de Réthonsart (1). Celte donation fut confirmée par le chevalier Walter, seigneur de Berlettes (2).
Hobert, comte d'Artois, assura la i>osscssion de la dime d'Humières dans une charte de 1244.
L'abbé Simon mourut le 28 décembre 1248 ; son corps fut déposé dans la chapelle de Saint-Jean, prés du tombeau de Bauduin de Bapaume, archidiacre d'Arras, qui s'était aussi retiré au couvent du Mont-Saiut-Eloi.
A toutes ses vertus il avait joint pendant sa vie une grande compassion poulies pauvres : son zèle à soulager les infortunes lui valut cette épilaphe, éditée par les auteurs de Gallia Christiarta :
Pains in bac fos>a tumulantur Simonis Oss«.
In Ostrcvannis bis dénis prœfuit aoni.s.
Inde petens cluustrum, boream mntavil in auslrum.
In duplîci cura servans daustraria jura ,
Canonico more, gemino successit honore.
Pauperibus largus fui! hic et luminis Arçu>.
Nous citerons parmi les moines de son époque, Josse de Saint -Josse, grand prieur en 1248 et Guillaume de Pas, qui de\inl é\cquc de Vierzon, où il mourul en 1246.
JEAN DE BARASTRE.
Jean, dit deBarastre, troisième du nom et quinzième abbé du Munt-Saint-Eloi, était prévôt du monastère lorsqu'il fut appelé à succéder à Simon de Neufville. Il fut un homme d'une sainteté remarquable, vireximiœ sanctitatis ainsi qu'il est désigné dans la Gallia Christiatia. Les grandes qualités de son aine et les mérites de son esprit lui attirèrent l'estime de ses frères qui l'élurent abbé d'un vœu unanime, eu 1248. Ayant administré la maison comme prieur, il connaissait tous ses besoins et ses avantages ; il combla les uns et augmenta les autres.
Jean de Barastrc fut un grand protecteur des hommes de lettres 11 s'appliquait a
(i) Voir pièces justificatives, L.
li) Voir pièces justificatives, Li.
n'admettre dans sa communauté que des sujets d'une capacité reconnue et d'une piété sincère. Connaissant le prii de la science , il mit tous ses soins à procurer à ses religieux les bienfaits de l'étude. Non content d'avoir institué dans le monastère une école devenue célèbre , il fit étudier a grands frais plusieurs de ses moines a l'université de Paris. Deux d'entre eux y furent reçus docteurs en théologie, Servais et Eticnue du Fermout, qui y professa cette science. L'étude de la théologie a cette époque n'avait d'autre but que de recouvrer les précieux débris de l'antique civilisation , et de faire servir au progrès île la religion, des mœurs et de l'esprit humain, toutes les lumières que l'on pouvait tirer de l'Orient et de la Grèce, des Latins et des Arabes. C'est au XIO" siècle, à l'époque du moyen-age qu'eut lieu le suprême effort des savants chrétiens pour sauver les lettres, les arts et les sciences d'une complète et inévitable ruine. Là ne se bornèrent pas les efforts de l'Eglise catholique; elle encouragea de tout son pouvoir l'établissement des écoles et des hautes études cultivées dans les facultés. Les pères de l'Eglise ne croyaient pas à celte prétendue opposition naturelle entre la science sacrée, et la science profane.
La renommée toujours croissante de la maison du Mont-Saint-Eloi et de son abbé s'était répandue jusque dans les pays étrangers. Des rapports d'association et des liens de fraternité s'établirent entre l'abbaye et un grand nombre de couvents. Par un acte de 1251 , Jean de Barastre institua une société avec le révérend abbé d'Anchin, Guillaume Brunei. Les conditions de cet acte étaient qu'un office plein serait célébré dans l'une et l'autre églises tous les ans au même jour . le 4 des ides île février et avec les mômes cérémonies qu'aux anniversaires des frères morts. Les prêtres devaient dire la messe ce jour-là à la même intention, cl en cas d'empêchement, le jour le plus rapproché. En vertu de celte sodalité, les deux ablayes étaient dans une sorte de communauté de biens, et ces monastères se promettaient une assistance mutuelle dans les choses temporelles ainsi que dans les prières et le service des funérailles (1).
Jean envoya à l'abbaye de Jumièges la constitution du monastère et la règle qu'on y observait. En 1254, l'église du Molit- Saint -Eloi s'unit en communauté de prières av ec les frères prêcheurs, dans un chapitre général de cet ordre tenu à Budc en Hongrie, et avec les frères mineurs sous le généralat de Jean. En 1259, le samedi avant la fêle de sainte Marie-Madeleine, il renouvela cette confraternité avec Bonavcnlure, alors maître -général de ce dernier ordre (2). En 1262, frère
(Il Abbaye d'Anchin, doclcur Esf.nur.fi, p. Itfî. (4) Gallia Chhsliana, tom. m.
l.auvcrs, abbé de Loos, déclare dans ses lettres que son couvent a pris .'i rente de l'abbaye du Mont-Saint-Eloi plusieurs mencaudées de teiTes situées entre le pré cl le bois de Hogicssart 1).
Ces associations donnaient aux vivants Insistance des liens temporels et aux morts les secours de la prière. Dès 1253, Jean de Barastrc avait demandé l'assistance spirituelle du couvent de Saint-Martin de Laon, au nom du prélat de l'rémontré et de tout le clinpilrc de cet ordre. Iloiiiface, alidé de Citeaux, de concert avec tous les prélats de celte congrégation, en 1257 et les frères de la pénitence en 12C9, entrèrent en sodalité avec les religieux du Mont-Saint-Eloi, la veille de la féle de l'apAlrc saint Barthélémy. Jean s'attacha par ces afliliations non-seulement les maisons monastiques, mais encore les prélats et les hauts personnages •le l'Eglise. L'évèque d'Arras, Jacques Dinant , confirma à l'abbaye la possession des dimes de Camblain, en réglant dans une lettre datée de 1253 la part des revenus du curé, installé pour desservir l'église de ce lieu (2). En 1256, Robert de Wailly, officiai d'Arras, accorda au monastère la libre et entière jouissance de ileux parties de dimes situées au territoire de Magnicourt et dont l'abbé de Bolieries s'était empan 1 . Ce prélat se soumit à cette décision et délégua le moine Egidius pour en faire la remise
Des difficultés étaient survenues entre le couvent du Mont-Saint-Eloi d'une pari et le chevalier Bauduin de Rullecourt, fils de Hugues de Rullcrourl, d'autre part; au sujet de la dîme et des fruits dont ces derniers jouissaient au territoire de Magnicourt. Bauduin avait, au mois d'août précédent , enlevé quelques provenances de cette dime contre la volonté des religieux qui prétendaient en avoir fait l'acquisition. Les parties résolurent de choisir pour arbitres le prieur d'Aubigny, le seigneur de Laude à Ilogiessarl et maître Bauduin , dit Henard , chanoine de l'église de Saint -Quentin- en -Vennandois. Dans le cas où les experts ne pourraient pas s'entendre, on prit l'engagement d'observer fidèlement la sentence de l'official d'Arras. Elle fut rendue de la manière suivante en présence de Bauduin : « Le-
dit Balduin n'a aucun droit à réclamer sur la dime précitée et qui fait l'objet » de la contestation, ni sur les fruits qui en proviennent et qui doivent appartenir " en entier à l'église du Mont-Saint-Eloi. Quant aux fruits que ledit Balduin est ac- » cusé d'avoir enlevés au mois d'août précédent, ils appartenaient audit couvent, » et si ledit Balduin s'en est emparé, il doit les leur remettre ou du moins la va-
(1) Archives du Monl-Soint-Eloi. Original en parchemin. fi) Voir pièces justificatives , LU.