‹ L'Abbaye du MontSaintEloi, 10681792Chapitre 48 sur 60 · DESCRIPTION ARCHÉOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION ARCHÉOLOGIQUE

Parmi les nombreux iiifitiuiuriits qui furent élevés au moycn-àgc sur le .sol de l.i France, 1rs couvents occupent une place assez importante dans l'histoire de notre architecture. Leur origine se trouve dans la vie solitaire à laquelle se consacraient quelques saints personnages qui. pour se livrer plus entièrement aux exercices de l,i religion, fuyaient le tumulte des villes.

Les premiers religieux qui embrassèrent la vie monastique curent pour habitation des cabanes isolées. Plus tard, les moines, au lieu de vivre chacun dans une loge à part, se réunirent dans une même habitation, div isée en petites chainbrctte.- ou cellules; chacun y habitait séparément et ou n'allait retrouve!- ses frères qu'à l'heure de la prière : le centre de ces habitations était toujours occupé par une cour entourée île portiques, et cette distribution appartenait exclusivement aux monastères.

Les cellules placées sous un même toit furent bientôt supprimées, et les religieux menèrent ensémble une vie entièrement commune. Ils eurent un dortoir et un réfertoire communs. L'établissement eut pour chef nu père ou abbé, de là le nom d'abbayes donné à ces pieuses maisons (i).

L'oratoire du Mont-Saint- Eloi et les modestes demeures des pieux ermites ne purent échappera la fureur des |>arbarcs. Les fréquentes dévastations des Normauds ne laissèrent à la France aucun des couvents de la primitive église, et ce ne fut guère que vers le X e siècle que furent élevés les plus anciens. A cette époque, ces hommes qui avaient rendu d'immenses services à la société en fertilisant nos landes

(Il TAii-LAti. Rnue de l'Art chrftwu, y «muée, n» 0, p. *0". — Abbaf r>t un mol hébreu qui

stériles, défrichant les bois, desséchant les marais cl introduisant les principes de l'apiculture . ces hommes qui avaient fait goûter aux populations les bienfaits de la religion et avaient ainsi développé le germe de la civilisation moderne, ces hommes, dis-je, étaient parvenus à élever à grands frais des édifices grandioses dont les modèles étaient puisés dans tous les genres d'architecture ancienne cl moderne.

Maintes fois détruite et renversée, tant par le fer et le feu des armées , que par l'inclémence des éléments, et toujours réédifiée et agrandie, grâce aux largesses el aux dotations que lui attiraient les vertus de ses prélats, environnée de murailles vers l'an 1274, protégée par des tours en 1417, l'abbaye du Mont-Saint-Eloi fut reconstruite par les soins de l'abbé Vindicien Roussel, au milieu du X\TH r siècle i l ).

A peine les religieux avaient-ils terminé leur demeure qu'ils croyaient à l'abri des épreuves du temps , que la tempête révolutionnaire vint renverser le noble sanctuaire. C'est à peine si quelques ruines de cloîtres étalaient naguère leurs murs ébranlés! De nos jours, les derniers vestiges ont disparu. Les deux tours seules existent encore.

Les documents de l'histoire de ce monastère sont rares et bien pauvres, ils fournissent à peine quelques dates à l'archéologue. Les traditions populaires, quelques gravures et d'anciens plans sont les seules sources où nous ayons pu puiser des notions plus ou moins certaines sur l'état monumental de l'ancien couvent.

L'ensemble des bâtiments de l'ablwye du Mont-Saint-Eloi se composait de l'église, du quartier affecté au logement de l'abbé, des cloîtres, des salles du chapitre , du réfectoire, de diverses dépendances et de la ferme.

Kn 17î>0, l'abbé Vindicien Roussel assembla les matériaux pour bâtir une nouvelle église. L'année suivante., il fit détruire l'ancienne, et en même temps on travailla à la construction de la nouvelle. A la mort de l'abbé Roussel, arrivée l'an 1755. elle s'élevait hors de terre, en quelques endroits, à vingt pieds de hauteur. Celte église, placée sous l'invocation de saint Pierre et de saint Paul, est entièrement démolie. Il n'en reste d'autres traces que les deux tours que l'on aperçoit de si loin, et que l'on peut comparer à celles de Saint-Sulpice. à Paris. Leur architecture est noble et gracieuse.

En attaquant les fondations de l'église, on a retrouvé une crypte (2) n'ayant

(li Nous avons retrouvé la pierre fondamentale posée le li avril 17M par l'abbé V. Roussel. Elle nous a élé présentée par MM. Dnsfonlainrs.

iî\ I/>s cryptes riaient des caveaux ménagés souvent au moyen-âge sous les églises que Ton construisait; plus lard, le sentiment religieux qui avait fait élever des églises sur les cryptes primitives, porta les architectes à bâtir une église souterraine sous l'église extérieure. Cette crypte règne sous le sanctuaire cl parfois sous l'édifice entier.

qu'une nef et n'offrant rien de remarquable que son carrelage composé de pierres de différentes couleurs.

Le chœur de la basilique ..Hait réserve aux moines et communiquait aux cloîtres et aux bâtiments adjacents , de telle sorte qu'ils pouvaient s'y rendre directement et àcouml en venant soit du réfectoire, soit du dortoir. Le 1 er août 1525, l'abbé Jean de l-Vucy avait fait poser les vitraux du choeur de l'ancienne église (i).

Une Tort belle grille en fer de plus de cinquante pieds de long, s'étendait autrerois vis-à-vis le portail de l'église. Elle servait de clôture et a été remplacée plus tard par une muraille.

En 1749, l'abbé Houssel avait fait démolir l'ancienne porte d'entrée du monastère ornée de figures et de sculptures avec quelques défenses ou créneaux : c'était un ouvrage des XII' et Xlll' siècles; il en fit construire une de style plus moderne Il avait eu la précaution d'acheter auparavant six ou sept maisons qu'il fil démolir. <H ménagea par ce moyen , un agréable point de vue au monastère.

La grande porte d'entrée principale .Hait flanquée de deux portes latérales dont l une «Hait simulée. Leur réunion formait un pérystile voûté où se trouvaient deux bAtiments circulaires à usage d'élables cl d'écuries.

Au bout de la cour s'élevait le quartier abbatial. Celle habitation de l'abbé formait un corj>s de logis séparé, dans lequel était réuui tout ce qui peut contribuer au bien-être et à l'agrément «le la vie. Remises , cuisines , écuries et dépendances , rien n'y manquait. Ce vaste bâtiment avait été commencé en 1728 sons la prëlalure de Dominique Toursel; ses derniers débris ont disparu an mois d'août 1858. En fouillant le sol, on a retrouvé la pierre fondamentale qui portait la date du 12 mars 1728.

Après avoir traversé la cour du quartier abbatial , on arrivait au bâtiment formant la salle du chapitre et au cloître qui en dépendait. Venaient ensuite le chanffoir, appartement dont le nom indique l'usage, la salle de billard et la sacristie.

Autour du cloître qui occupait toute la longueur extérieure de la nef principale «1e l'église, parallèlement à l'un des collatéraux et au milieu duquel se trouvait un

(1) La magnifique collection de M. (ienlil-D.'sranips, qui rem ; ■ 1 1 1 une des premières limitions municipale!, de Lille, renferme encore divers objets provenant de l'église de l'abbaye du Mont- Saint-F.loi, sauvés par des mains pieuses du pillage de 1703. Ce sont d - almrd sept vitraux où sont peint* des télés d'anges et de saints, une statuette en bois représenlnnt saiute Anne portant la Vierge qui tient elle-même dans ses liras l'enfant Jésus, un chapelet dizain en bois stulplé et d'une irés-belle conservation ; enfin, plusieurs reliques précieuses de saints et un mon e.iuii éiolT.trempée dans le sang de saint Jean-Baptiste et renfermé dans une custode d une très-haute anli-

puits richement orné et r< |»andani une sipréablo fraîcheur dans cet asile de paix; amour de ce cloître, dis-jc. étaient le \ eslibule, l'escalier conduisant à la bibliothèque et le réfectoire.

(le dernier et somptueux local était carrelé de marbre noir et blauc, cl les murailles en étaient revClues de chêne sculpté avec art ; deux cadres immenses gardant encore quelques traces de dorure, renfermaient sans doute des tableaux de prix : leurs toiles avaient disparu au commencement du XIX e siècle. Dans l'épaisseur du mur du corridor était placé un tour communiquant aux offices et aux cuisines, et destiné a faciliter le service de nombreux domestiques.

Kn face de la cheminée dont nous avons trouvé la plaque de fond (1), était une table séparée ou siégeait l'abbé entoure des dignitaires de la communauté. De celte place «l'honneur , il présidait aux repas des moines . tandis que l'un d'eux , monte a une tribune dont la tablette vermoulue avait encore conservé en 1833, le pivot en fer qui servait de pupitre, faisait une lecture pieuse, conformément aux statuts de l'ordre. On remarquait naguère encore une belle entrée des caves par laquelle arrivaient les vins.

La partie des cloîtres jadis consacrée au logement personnel des moines et des novices, faisait face aux trois magnifiques terrasses qui s'étendaient tout le long des bâtiments de l'abbaye, du côté du midi. Leurs murs de soutènement el les jambes de force étaient entièrement établis en grès choisis el préparés. Des pilastres rattachaient entre elles les différentes parties d'une fort belle grille. Aux deux extrémités s'élevait un lion en pierre de taille portant dans ses griffes un écusson. On y voyait d'un côté les armes du sire de Coucy , premier bienfaiteur du monastère, et de l'autre, celles de l'abbaye.

Deux bassins revêtus en grès avaient été creusés sur la plaie-forme ou grande, terrasse sous laquelle s'étendail une longue galerie, servant elle-même d'abord à deux étages de vastes caves voûtées ou taillées dans le roc. De cet endroit, l'on jouissait d'un panorama magnifique el l'œil des religieux n'apercevait rien qui ne leur appartint. La galerie souterraine doni nous venons de parler était éclairée par de larges soupiraux en briques. La partie supérieure eu forme de voûte . élail ornée de deux cintres de style ogival, ménagés entre chaque ouverture. Le milieu de cette galerie présentait une suite de piliers sur lesquels venaient reposer les extrémités des arceaux. Ces colonnes, magnifiques monolithes eu grès, étaient d'une orne -

il) Celle plaque en tonle est dans un étal de conservalion parfaite el porlc les armes de l'.ihnayr ; clic pèse plus de 1100 livres et nous a été donnée par M- la couilesse de Wazièn v

nienlation simple cl élégante. L'ensemble île ce souterrain servant d'orangerie cl de cellier aux religieux, nous a paru digne de remarque; nous en avons donné une fidèle représentation.

A droite de la porte principale et attenant autrefois à l'église, était l'emplacement de l'ancien cimetière. Plus loin, le long de la rue de l'abbaye, se trouvaient des jardins particuliers, où deux bassins entretenaient une douce température et une végétation permanente. Au bout s'élevait le moulin il vent destiné a la moulure des grains. A gauche, du côté de la ferme de Rei thonval , s'étendaient d'autres jardins. C'est là que de nos jours encore se déploient de magnifiques espaliers, où des milliers de fruits mûrissent sur des plants centenaires. On arrivait, en les suivant, il la porte Malescamps , dont les abords étaient occupés par des jardins légumiers; un puits , une grange et un cabinet, dit le vide-ltouteille, servaient a l'exploitation de ces riches enclos.

La partie nord de l'abbaye était occupée par des bâtiments spécialement affectés au logement des étrangers. Une brasserie y avait été établie. Cette construction du XVII e siècle, nommée {'Administration , et la moins ancienne sans doute, a

survécu.

Dans la cour et non loin des murs de la ferme se trouvait un puils d'une construction remarquable; il existe encore de nos jours; il a 500 pieds environ de profondeur ou 80 brasses: doux énormes seaux étaient mis en mouvement au moyen de roues et de poulies : un homme suffisait à peine au service de ce puits qui fournissait de l'eau à toute la maison. C'est là que chaque soir, soixante che\au\ de lalwur venaient s'abreuver à une auge monstrueuse creusée dans un seul grès. Ce puits est maçonné du haut en bas. il y a près du niveau ordinaire de l'eau une petite cavité établie dans le mur, en guise de chambre, pour y retirer les ouvriers, lorsqu'il faut en nettoyer le fonds. L'n officier suisse s'y fit descendre par amusement pendant la guerre qui éclata au commencement du XVIII e siècle.

A cMé de ces vastes bâtiments dont l'ensemble comprenait l'abbaye, s'élc\aii une ferme et ses dépendances. Sur deux à trois mille mesures possédées par les moines, sept cent cinquante étaient cultivées par leurs soins. Celte ferme était destinée à leur exploitation. Elle fut plus tard divisée en deux parties : l'une Tut transférée à lierthonval, l'autre resta annexée au monastère; au fond de cette dernière s'élevait une grange d'une architecture et d'une élévation remarquables; un véritable portail cintré y dounait entrée ; la charpente, d'une complication surprenante, d'une solidité à braver les siècles, lui donnait l'aspect d'un monument. En présence de ces arceaux élevés, l'on sent le besoin d'y chercher d'autres idées que des

«rrl.cs entassas! La moitié de cette ^rangea été démolie le seul pignon qui reste est bordé de chaque côté, d'assises de pierres, et semble rappeler le style de l'arcliilecture espagnole.

Tout cet ensemble de constructions était renfermé dans une vaste enceinte de murailles , dont il ne restera bientôt plus la moindre pierre. Ces murailles étaient construites, partie en grès, partie en pierres blanches ; elles étaient soutenues par des jambes de force très-solidement établies à peu de distance les unes des autres. Cette enceinte, selon le dire du temps, était assez grande pour contenir la ville de Héthune: aussi était-elle un sujet d'orgueil pour le couvent. Le duc de Marlborongh passant au Mont-Saint-Kloi après la prise de Héthune, demandait aux religieux ce qu'ils trouvaient de plus beau dans leur maison ; le prince Eugène , sans attendre la réponse, s'écria : « Messieurs , c'est votre enceinte! »

Que de trésors enfouis, que de patients travaux accumulés dans celle œuvre où n'avaient été admis que des matériaux de premier choix. Chose triste a penser ; cette richesse même fut un de ses plus forts éléments de destruction. La main des hommes , guidée par les seutimenls de l'intérêt et de la cupidité , fut plus prompte et plus inllexible que celle du temps.

Kncore quelques instants et les derniers vestiges de l'antique ablwye auront disparu jusque dans leurs fondements , et les laboureurs sillonneront du soc de la charrue, ces lieux où naguère les pas de tant d'illustres abbés, de tant de pieux cénobites avaient gravé leur empreinte.

C'est avec un sentiment pénible que nous avons souvent parcouru ces ruines où la piété du souvenu- nous conduisait, nous y venions chercher des traces de l'ancienne splendeur des disciples de saint Augustin ; souvent nos recherches furent interrompues par les occupations destructives des démolisseurs , ces sectateurs des ténèbres et d'un matérialisme grossier. C'est a peine si quelques vieillards ont pu nous tracer l'image des derniers religieux. La mort a attaqué cette demeure jusque dans ses fondations. La pierre, le plomb, les marbres, les boiseries, ont été arrachés et vendus h bas prix, les uns pour subir de nombreuses et vulgaires transformations , les autres pour entrer dans le domaine du luxe.

L'église a été la première en butte aux attaques du marteau. Le silence des tombeaux ne fut même pas respecté. IS'ous espérions trouver quelques débris de sépulture, quelques restes de ces vénérables abbés; nos recherches ont été infructueuses: ni le plus humble plomb, ni la plus modeste pierre n'ont pu nous aider à découvrir quelque tombe abbatiale ; des mains profanes nous avaient devancé. Le pic des tra-

vailkurs a seulement mis au jour quelques fragments incomplets de squelettes, tels que des crânes, des tibias, etc.

Nuets témoins de ces désastres, les tours continuent seules à attirer l'œil du voyageur dans ces vastes plaines de l'Artois (1). Ne semblent-elles pas avoir reçu de Dieu la sainte mission de rappeler aux générations futures que s'il est une science, et c'est celle qu'anime le souffle divin , qui puisse élever des chefs-d'œuvre , il en est aussi une autre, et c'est celle que Dieu n'inspire pas, qui les détruit et les anéantit

(1) Ces tours auraient subite même, sort que les autres parties de l'abbaye, sans la généreuse intervention du gouvernement et le zèle éclairé du conseil général du Pas-de-Calais , qui a pris à sa charge leur entretien et leur restauration

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