‹ L'Abbaye et l'église de S.-SavinChapitre 6 sur 18 · ET DE L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN-SUR-GARTEMPE · texte numérisé non relu

ET DE L'ÉGLISE DE SAINT-SAVIN-SUR-GARTEMPE

I. — LES ORIGINES DE l'aBBAYE, DE l'ÉGLISE, ET DE LA VILLE DE SAINT-SAVIN-SUR-GARTEMPE.

Ce n'est pas d'aujourd'hui (i) que les souverains bâtissent des citadelles et des forteresses, pour contenir les peuples dans le devoir. Aymar, moine de Saint- Cybard, dit dans sa Chronique que Pépin le Breftit réparer le château d'Argenton, démoli parTaille-Fer ou Bras-de-Fer;et queCharlemagne, sonhls, ayant appris, à son retour d'Espagne, par la défaite de son armée aux Pyrénées, qu'on ne pouvait guère se fiera un peuple nouvellement conquis, en fit bâtir plusieurs dans l'étendue de l'Aquitaine : entre autres celui de Cartetz sur la Garonne, celui de Fronsac sur la Dordogne, celui de Merpin sur la Charente, et bon nombre d'autres, comme remarquent les historiens ; et particulièrement celui de Cerisier en Poitou, aujourd'hui Saint-Savin, non loin d'Antigny et du Gué de Scieaux, où fut mar-

(i) D'après une des notices de cette Abbaye, en dom Fonteneau.

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tyrisé ce saint qui a donné à cette ville son nom. Ce sage monarque, considérant que ce lieu était limitrophede quatre grandes provinces : le Limousin, le Berry, la Touraine et le Poitou, et entre deux grosses rivières, la Vienne et la Creuse, trouva la situation convenable pour y bâtir un fort ( i) capabled'arrêter les incursions des peuples voisins. Mais parce que la vigilance des hommes ne sert de rien si elle n'est secourue de la main de Dieu, comme dit le prophète royal, Nisi Dominiis custodierit civitatem, frustra vigilat quicustodit eam, ce grand personnage, qui n'était pas moins pieux que magnanime, y déposales riches trésorsdes reliques de saint Prudence, poète et martyr, qu'il avait apporléesd'Espagne, desaintMarinet autresdontilsera parlé. L'empereur, ayant ainsi construit ce fort comme point de défense, aurait bâti ensuite un petit monastère à l'intérieur, qu'il aurait confiéà des religieux, avec la garde des reliques, selon qu'il est rapporté dans la Vie de saint Hugues d'Autun, et comme le donne à entendre la Notice de Maillezais, en disant que Charlemagne bâtit le château avec le monastère désigné alors sous le nom de Castrmn Cerasiim (Camp des Cerisiers), et situé dans un lieu agréable sur les bords de la Gartempe. D'autres historiens, il est vrai, ne partagent pas cette opinion : selon eux, la fondation n'aurait eu lieu qu'en 8io, et Charlemagne, après avoir construit les édifices, se serait ensuite désisté de son entreprise, entraîné qu'il fut, jusqu'à sa mort, par les guerres qu'il eut à soutenir. Ils ajoutent que les choses en auraient été là quand Louis le Débonnaire monta sur le trône impérial, et qu'il laurpit même recons-

(i) Chronique de Maillezais,

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truit entièrement, après l'avoir trouvé ruiné de fond en comble ; mais cette version paraît peu croyable : l'Empereur Charles ayant doté ce fort ou monastère de reliques précieuses, il est bien plus raisonnable d^admettre qu'il y appela de suite quelques religieux (i).

Invention des reliques de saint Savin.

Deux frères venus de la Bresse ayant été martyrisés non loin de Cerisier, comme nous l'avons déjà dit, les deux prêtres qui les avaient suivis, Asclipe et Valère, avaient inhumé leurs corps, aussitôt après leur mort, aux Trois- Cj'-près, aujourd hui Mont-Saint-Savin, dans uneéglisedédiée au martyr saint Vincent, diacre de Saragosse, et ruinée par Attila. C'est là que reposaient, depuis le v' siècle, les restes de ces deux martyrs, Savin et Cyprien ; et ce lieu, ajoute notre auteur, était devenu comme une affreuse solitude, lorsque tout à coup s'y firent remarquer plusieurs miracles signalés (2).

Alors un bon prêtre nommé Bonnet résolut de réparer l'église où gisaient ces corps saints. Il travaillait avec un grand zèle pour ramasser les matériaux et tout ce qui était nécessaire à la reconstruction de cet édifice, lorsqu'il arriva qu'on lui vola son cheval. Ce dévot personnage fut d'autant plus touché de cette perte, qu'il en avait grand besoin pour supporter la fatigue des courses qu'il lui fallait faire pour réussir

(i) Fondation l'an 800, d'après dom Estiennot, ou vers 810, d'après dom Nozereau et ceux qui veulent qu'il n'y ait pas eu de religieux avant saint Benoît d'Aniane.

(2) Dom Martenne, Collect. de pièces inédites ; celle-ci est du IX* siècle. — Quelques-uns de ces miracles sont encore, par tradition, dans la mémoire des habitants du lieu, irfSy.

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dans soa entreprise. Ne sachant donc quoi faire dans cette conjoncture, il prit la selle et la bride du cheval, les porta au sépulcre des saints martyrs; et avec une simplicité qui a été souvent suivie de miracles dans la vie des Pères, protesta qu'il les laisserait là jusqu'à ce qu'ils eussent réparé cette perte en lui rendant son cheval. Cette prière remplie de confiance ne fut pas inutile, car, la nuit suivante, étant venu au sépulcrepour y dire matines, comme il se retirait, il trouva son cheval devantla porte, qui reprit delui-mêmelecheminderécurie. Il est facile déjuger combien cet événement inopiné consola ce bon ecclésiastique et augmenta son zèle (i). Cependant ces merveilles, ainsi que bon nombre d'autres que l'auteur ne rapporte pas, faisaient grand bruit partout, et cela au point que TEmpereur ne tarda pas à en être informé. Or, comme il était rempli de piété, il jeta les yeux sur un jeune seigneur nommé Badilon, issu d'une des plus puissantes familles de l'Aquitaine, qu'il avait nommé comte de son palais, et abbé commandataire de Marmoutiers de Tours, bien I qu'il ne fût encore qu'un jeune clerc ; il voulut par là l'entretenir à son service et prévenir les factions que j lui et ses parents auraient pu former dans ce royaume ' nouvellement conquis. Il lui donna la charge de s'informer exactement de tout ce qui se disait de ces martyrs, des miracles qui se faisaient à leur tombeau, pour lui en faire ensuite un fidèle rapport. Il s'acquitta d'autant plus fidèlement de cette commission qu'il j

(i) Ces faits sont également rapportés dans un vieux bréviaire gothique qui les a pris dans cette pièce du ix* siècle, dont l'auteur dit les tenir du neveu même du prêtre Bonnet. La Patrologie dcMigne, au ix» siècle, rapporte également cette pièce.

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était seigneur propriétaire du lieu de Cerisier, à peu de distance des Trois-Cyprès, et qu'il se trouvait alors sur les lieux. Il fit donc ses diligences et en peu de temps, l'information faite, il se trouva que les miracles rapportés n'étaient que la moindre partie de ceux que le ciel y avait opérés, pour faire connaître le mérite de ces deux grands saints. On lui raconta que des sourds avaient recouvré l'ouïe à leur tombeau, les aveugles la vue, les estropiés, les paralytiques la guérison, et tous les affligés un remède à leurs maux. Badilon, pleinement convaincu de toutes ces merveilles, instruisit l'Empereur de ce qui se passait et publia partout les trésors sans pareils qu'il avait découverts ; de son côté, l'Empereur Louis, également convaincu que tout cela n'était arrivé que par une permission toute spéciale de Dieu, fit visiter les lieux et se mit dès lors en mesure de leur chercher une demeure plus conforme à leur sainteté (i).

Translation des reliques des saints martyrs en l'Abbaye de Cerisier, et son agrandissement par Louis le Débonnaire.

La visite des lieux faite, l'Empereur, d'après le rapport de Badilon, ne balança plus à donner des ordres précis pour bâtir au fort de Cerisier un monastère plus g.-and que celui que son père y avait déjà construit ; une église fut également érigée en ces lieux,

(i) Tout ceci du vieux bréviaire déjà cité, et de la Vie de ces saints rédigée par les deux prêtres compagnons de leur exil, et adressée à saint Germain d'Auxerre.

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mais bien moins grande que celle d'aujourd'hui. On en remarque encore des vestiges, continue notre auteur, aux murailles de l'église actuelle, à partir du clocher du côté du midi, et tout le long du monastère où se trouvait le cloître (i). Puis, tout étant préparé avec soin, les corps des saints sont levés de leur première sépulture des Trais-Cyprès, tx portés avec pompe et solennité dans ce nouveau monastère, situé dans le même lieu où la providence divine avait permis qu'ils tombassent entre les mains de leurs persécuteurs. Telle est l'époque et la circonstance qui font disparaître le nom de Cerisier y pour le voir remplacé dans la suite par celui de Saint- Savin : ainsi s'exprime l'abbé Gaubert dans un de ses sermons ; ce qui du reste est conhrmé par un ancien légendaire gardé autrefois dans l'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers, et qu'on lisait chaque année au jour de la translation de ces saints.

Saint Benoît d'Aniane appelé à Saint-Savin.

Tout étant ainsi préparé, l'Empereur Louis songea

alors à y établir des religieux bien disciplinés, et pour j

cela il porta ses vues sur saint Benoît, qui depuis quel- j

que temps déjà avait établi la réforme dans l'abbaye \

dWniane, non loin de Toulouse, et dont il était Abbé, j

Pendant son séjour dans le midi, Louis avait entendu \

(i) J'ai dans mon musée des fragments de pierres sculptées du ix<^^ siècle, qui certainement sont des pierres de cette église primitive. Je crois même que la crypte de Saint-Marin, dont il sera parlé, a fait partie de cette église ; d'autant plus qu'un angle de pierre d'autel carlovingien trouvé dans cette crypte, avec le nom de Marinus parmi ses graphites, en a été probablement l'autel.

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parler du mérite et des rares vertus de Benoît ; c'est pourquoi il désirait vivement se l'attacher. Il lui sembla un homme envoyé de Dieu, pour réformer les mœurs corrompues de son royaume, et commença à se lier avec lui d'une si étroite amitié, que les courtisans, par dérision, donnaient à leur prince le nom de moine. Plein de confiance en lui, le monarque donna à ce saint religieux plusieurs monastères pour y établir la réforme, et entre autres celui de Saint-Savin, qui (ut le second où eut lieu cette réforme (i).

Saint Benoît, plein de bonne volonté pour seconder les intentions du prince, alla prendre possession du monastère, et mena avec lui vingt religieux d'une vie exemplaire, choisis parmi les trois cents religieux qu'il gouvernait déjà dans l'Abbaye d'Aniane ; et après les avoir bien instruits dans leS' obligations de leur profession, il leur donna un abbé pour les gouverner sous son autorité.

Dieu, qui avait inspiré cette œuvre, versa ses grâces si abondamment sur cette colonie, qu'en peu de temps l'odeur de leurs vertus se répandit partout. Le monastère fit de notables progrès, tant au spirituel qu'au temporel. Tout concourait, ajoute dom Bouquet, au développement de ce monastère : d'abord la position des lieux ; il était en effet délicieusement situé ; entouré de bosquets agréables, au bas desquels s'étendaient des prés verdoyants, arrosés par les eaux limpides de la Gartempe (2). Ajouter à cela l'admirable

(i) Vers 814, d'après Ardon, disciple de saint Benoît et auteur de sa Vie.

(2) (( Qai n'a pas vu la Gartempe, dit un autuer contemporain, ne sait pas ce que c'est que le cristal des eaux. » Elle coule assez rapidement et serpente dans une vallée délicieuse ; à

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régularité des moines ; aussi vit-on bientôt accourir de toutes parts grand nombre de jeunes gens aussidistingués parleurs talents que par leur naissance, qui s'empressèrent, à la vue de ces merveilles, de demander rhabit pour s'édifier à l'ombre du cloître, et vivre dans les saintes pratiques des vertus religieuses. Et Dieu, qui aime à récompenser ses saints même des cette vie, ne tarda pas à manifester sa puissance et sa protection envers ses fidèles serviteurs, par le moyen de ses saints martyrs. Ici Tauteur déjà cité, dom Bouquet, rapporte une foule de miracles, qui ont lieu dans la nouvelle église, par l'intercession des deux saints.

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