II. — LÉGENDE DE S. MARIN. HISTOIRE DE SES RELI- QUES ET DE SA CRYPTE
Légende de saint Marin (i).
Une phalange de quarante jeunes gens nous est signalée comme ayant conquis par le glaive la palme du martyre, encore que quatre ou cinq noms seulement aient survécu à l'oubli et à l'ingratitude des siècles- Ces noms, qui désormais, nous l'espérons, seront immortels parmi nous, sont ceux de Domninus, d'Aventius ou Aventinus, de Marinus et de Justinus. A côté d'eux
Saint-Savin spécialement, elle semble, par un détour, quitter son lit pour donnera la ville un gracieux baiser, et le reprendre aussitôt après.
(i) Extrait des Origines de V Eglise de Poitiers, par dom Chamard.
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plaçons encore le jeune Simplicicn de Poitiers, avec Lucain et Clair de Loudun.
Nés' proballement dans le pays d'Herbauges, nos quarante jeunes chrétiens vivaient paisiblement sur les bords delà mer, non loin de l'ile d'Olonne^ lorsque éclata soudain la terrible persécution de Dioclétien.
Dacianus dans notre Aquitaine se fit un devoir d'exécuter avec rigueur les ordres de l'empereur. Ses agents parcoururent la province, et bientôt les prisons furent remplies des disciples du Christ, fidèles à leur foi, en même temps que les solitudes profondes du Bocage et les îles les plus rapprochées des côtes de la mer se peuplaient de fugitifs. Nos quarante martyrs étaient de ce nombre. Ils s'étaient retirés dans l'île d'Olonne, mais, si l'on en croit la légende de saint Viventius, ayant quitté leur retraite pour aller à la recherche de ce bienheureux ascète, alors réfugié dans une caverne voisine du château de Gravion, dont nous parlerons plus tard, ils furent saisis par les satellites de Dacianus, et conduits immédiatement devant ce magistrat. Celui-ci les fit incarcérer avec plusieurs autres chrétiens déjà réunis dans la même prison de la ville d'Herbauges ou de quelque autre localité importante de la partie méridionale du même pagus.
La seconde légende de saint Domnin désigne la ville même d'Herbauges comme le lieu de leur supplice. Mais, d'une part, d'après la légende de saint Viventius, ils sortaient de l'île d'Olonne quand ils furent pris ; d'autre part, saint Benoît, qui joue un grand rôle dans cette légende, est certainement mort et a été enterré à Aizenay; enfin saint Domnin avait aussi son tombeau à Avrillé, non loin de Talmond et d'Olonne. Il nous paraît donc plus probable que le lieu de leur martyre,
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s'il fut le même pour tous, fut une des localités importantes du Bas-Poitou, à moins qu'on ne prétende que la capitale du paysd'Herbauges était dans le Bas-Poitou, ce qui n'est pas sans quelque probabilité. < Pour prononcer dans les affaires civiles ou criminelles, dit un savant moderne, le gouverneur de la province) quittait périodiquement sa résidence, et allait tenir, de ville en ville, des assises solennelles, qu'on nommait forum ou conventus forensis. Jusqu'au jour de son arrivée, les accusés, saisis par les agents locaux, étaient tenus en prison pour lui être présentés dans le cours de la session. » Edmond Leblant, Recherches sur les bourreaux du Christ, dans la Revue de l'Art Chrétien, sept. 1873, 431-432. Cela ressort en effet de Cicéron, II, Varr., lib. V. n° n ; lib. V, n° 62.)
Les chrétiens s'empressèrent de transporter les saintes dépouilles de l'un des quarante martyrs, nommé Domnin, dans le cimetière d'Avrillé, non loin d'Olonne^ et probablement lieu de son triomphe. C'est là que sa cella memoriœ ou chapelle funéraire, transformée plus tard en oratoire, puis en église, devint, pendant plus de cinq cents ans. le but d'un pèlerinage pour tous les fidèles de la contrée.
Mais survinrent les mauvais jours des invasions normandes, au ix« siècle. Dès l'an 820, le bourg de Bouin était briilé, et. en 853, Luçon était réduit en cendres. Avrillé, qui jusqu'alors avait été une des localités les plus considérables du pays, fut livré aux flammes et complètement détruit. Au milieux de ces désastres, Godolen, abbé de Noaillé, près Poitiers, crut de son devoir de préserver de la pro:anation le corps du bienheureux martyr et de le transférer dans son monastère.
Les reliques de saint Marin eurent le même sort que
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celles de ses frères dans la mort et le triomphe 11;. Au ix"^ siècle, on le transféra dans Tabbaye de Saint-Savinsur-Gartempe, alors considérée comme un refuge assuré contre les barbares. Mais bientôt cet asile fut dévasté comme les autres, et les moines n'eurent que le temps d'enfouir leurs trésors sacrés dans le lieu le plus secret de leur basilique. Or il advint que les dépositaires du secret périrent sous le glaive des barbares, en sorte que le corps du saint martyr ne fut retrouvé qu'au x« siècle, dans la crypte qui porte son nom.
Histoire des reliques et de la Crypte de saint Marin.
Cette histoire peut se diviser en trois époques bien distinctes : IX" siècle, xf siècle et l'époque actuelle, 1861. Saint Marin prime saint Savin dans la dévotion locale ; est-ce parce que ses reliques ont été envoyées dans le pays par Charlemagne, avant la découverte miraculeuse des corps de saint Savin et de saint Cyprien sur le monticule des Trois-Cyprés, appelé depuis Mont-Saint-Savin : ad très cupressos ?
Est-ce à cause de la protection toute spéciale de saint
(i)La légende publie'e par Mabillon (Act. SS. O.S. B., saec Ilf, part. II, p. 483 j n'est qu'une imitation des Actes de saint Project, comme l'avait soupçonné ce savant bénédictin. Elle a éié composée après l'histoire de sa translation au xi' siècle, dans laquelle on voit assez que les moines de Saint-Savin ignoraient complètement les circonstances de son martvre. Ce n'est pas le seul exemple d'actes de saints plus exactement connus au loin que dans les lieux où reposaient leurs reliques. (Cependant la tradition fait des reliques de saint Marin un envoi de Charlemagne lui-même à Saint-Savin.)
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Marin sur les enfants de la localité, qui tous ont fait et font encore leurs premiers pas sur la crypte du saint, comme le constate un tableau ex vota du xvu" sciècle, avec cette inscription: S. MARINVS? (Le saint y est représenté vêtu en Bénédictin [sic], décapité par un bourreau dont le bras gauche est entouré des chaînes légendaires, en souvenir des chaînes qui scellaient son tombeau; et devant lui une mère agenouillée lui présente son enfant.) Toujours est-il que sa crypte ayant été fermée à la dévotion des fidèles, ils en ont transféré le nom à la crypte de saint Savin; et encore aujourd'hui, les anciens surtout s'obstinent à l'appeler la crypte de saint Marin , malgré ses fresques du xi* siècle, représentant le martyre de saint Savin et de saint Cyprien.
Saint-Savin n'est pas le seul endroit oti l'on ait témoigné de la dévotion pour saint Marin. A Saint-Marcel près Argenton, dans l'Indre (diocèse de Bourges), se trouve aussi une chapelle en Phonneur de saint Marin, qui dépendaitautrefois de Saint-Savin, etdans laquelle, deux fois par an, sans compter les autres jours de l'année, se rend une grande afïluence de peuple, pour implorer le secours du saint martyr. On le prie là, et même encore de nos jours, pour toutes sortes de maladies et d'infirmités. Cette chapelle, du xii" siècle, se trouve à trois kilomètres de Téglise de Saint-Marcel, dédiée, comme l'ancienne église de Mont-Saint-Savin, à saint Vincent de Saragosse, diacre et martyr. Monsieur TabbéTorset, curé actuel de Saint-Marcel, dans une lettre à mon adresse du 26 avril 1875, atteste tous ces faits. J'ajoute que son prédécesseur, pendant 27 ans, a tenu caché dans son église un véritable trésor : « reliques insignes et reliquaires anciens, des plus riches, des
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plus précieux, et tous de formes diverses ; chefs, bras, châsses, croix, enrichis d'émaux, de pierres de couleurs, de médaillons à personnages en relief des xu^, xm° et xiv*^ siècle ; ces précieux objets et les insigne? reliques qu'ils renferment ont été jusque-là entourés de trop de mystère, et sont pour ainsi dire inconnus... » Peut-être y a i-il dans le nombre des reliquesde notre saint Marin ! Sa fête, du rite double, se célébrait à Saint-Savinle viii dei calendes de décembre 124 novembre).
Quand j'arrivai à Saint-Savin, commecuré, en 1861, l'entrée de la crypte de saint Marin était dallée, au niveau du pavé de Féglise ; on y descendait par un escalier tournant, étroit, de 23 marches (i), alors couvertes de décombres, et dont presque toutes étaient usées, probablement par les pieds des pèlerins. «On entrait dans la crypte par une porte qui a dû être fermée ; les traces des gonds et de la serrure existent encore; le sol était parsemé d'ossements, de têtes de morts, de dimensions extraordinaires, tirés de sarcophages en pierres dont le cimetière de Tabbaye et de l'église de Notre- Dame deSaint-Savin était rempli. Dans la partie cintrée de la crypte, du côté de Vest, un autel avait été symétriquement construit avec ces tètes de morts entrelacées au milieu de fémurs et de tibias. Deux fenêtres étroites et profondes, Tuneducôtédu ;;z/^/, l'autre du côtédel'e^f, avaient pris jour sur le jardin voisin, appelé jardin de Saint-MariUj et dans lequel, avec la crypte d'où il tire son nom, repose ce qu'il y a de plus vénérable et de plus sacré dans Téglise de Saint-Savin : son sanctuaire,
(i) Lesquelles, ajoutées aux i5 par lesquelles on descend dans l'église de Saint-Savin, mettent la crypte de Saint-Marin à 38 degrés de profondeur.
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ses sept chapelles, et dans lequel aussi se développe son chevet si imposant ; ces fenêtres étaient alors enterrées. Deux petites ouvertures perçant la voûte et communiquant avec la chapelle supérieure de l'église, au-dessus de cette crypte, étaient aussi couvertes de terre. Deux trous traversant le sommet de la voûte se trouvaient placés de façon à faire croire à la suspension de deux lampes. Les murailles n'étaient point crépies. Enfin, dans la muraille ouest, une ouverture de cinquante centimètres au carré permettait de voir dans un réduit, en ligne droite du côté de l'ouverture et cintré des autres côtés. M. Mérimée y avait mis la tête et il avait pris la chose pour « un puits ». Mon premier travail fut d'examiner ce réduit et de m'en rendre compte. J'y descendis avec un maçon, éclairé par une lumière qui brûlait à peine par manque d'oxyyène, et qui nous avertissait nous-mêmes du danger de l'opération. Après quelques sondages, je fus assez heureux pour faire dégager le haut d'une partie cintrée ; j^avais trouvé mon affaire : c'était la chapelle de la crypte et probablement du tombeau. Nous eûmes hâte de sortir de ce cloaque.
A la reprise de notre travail, je fis enlever les ossements et les porter respectueusement dans le cimetière de la paroisse ; la crypte ainsi nettoyée me permit de l'examiner plus facilement. Une seule dalle était encore en place, indiquant que la crypte avait été pavée ; les deux ouvertures dansla voûtecommuniquaient avec la chapelle supérieure, de façon que le prêtre à l'autel les avait sous les pieds, quand il lisait l'épîtreou Tévangile, et qu'en disant la sainte me:^sc il pouvait communiquer par elles avec les reliques qui étaient dans la crypte. Les deux trous étaient évidemment les trous de deux
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lampes, dont l'une descendait devant la chapelle du tombeau, et l'autre devant la place où devait être l'autel; enfin un fragment d'autel au moins carlovingien trouvé dans la crypte, avec l'encadrement caractéristique du dessus de sa table, et ses graphites parmi lesquels se lit le nom Marinus (i), donne une preuve incontestable que c'était bien là Tautel de la crypte de saint Marin, en même temps qu'il nous en donne à peu près la date. Rien de mystérieux dans ses profondeurs, comme ce sépulcre éclairé faiblement par ses deux étroites fenêtres qui vont chercher la lumière dansla voûte du ciel ; eten même temps, malgré sa simplicité, rien de plus harmonieux que cette crypte, dans la proportion de toutes ses parties, dans ses murailles, sa voûte^ sa chapelle ; ce n'est donc pas « le petit caveau carré » du sénateur Mérimée.
Je me remis à l'œuvre avec plus d'ardeur ; je pavai la crypte ; j'y dressai un autel qui paraît être du xi^ siècle ; j'en fis crépir les murailles ; je plaçai dans sa chapelle, où il s'ajuste parfaitement bien, le tombeau de saint Marin, tel que je le connaissais par l'histoire et tel que la Providence me l'a fait découvrir dans la chapelle qui couvre sa crypte, et où il avait été transféré au xr siècle : sarcophage en pierre bardé de chaînes de fer : lapideum et catenulis circumseptum. Enfin, au milieu d'un grand concours de clergé et de fidèles, Mgr Pie, notre évêque, inaugura solennellement cette crypte, le 8 mars 1869, p'^Ç^ dans le sarcophage des reliques du saint, qu'une noble famille du voisinage
(i) Voir, sur ce fragment d'autel, un intéressant travail de Mgr Barbier de Montault. — Bulletins de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 1S80. ^<^ver8ltar