‹ L'abbaye et les cloitres de MoissacChapitre 10 sur 154 · III. — SAINT LÉOTADE · texte numérisé non relu

III. — SAINT LÉOTADE

(Sanctus Leothadius) 678 — 691

On ne possède pas non plus de renseignements précis sur l'époque de la nomination de Léotade comme abbé de Moissac. Aymeric de Peyrac ne consacre que quelques lignes à cet abbé, tout en relatant l'acte de vente qui lui fut consenti par Nizezius, et dont il sera bientôt parlé (4).

D'après Jules Marion(5), Léotade aurait été à la tète de l'abbaye en 673; il cite à l'appui de son dire une donation insérée dans le cartulaire de Moissac (Collection Doat, vol. 128, fol. 1), et qui a été publiée par les auteurs de la Gallia chrhtiana (vol. I, Instr., p. 36), et par Mabillon. Mais l'abbé qui accepta cette donation est appelé dans la charte Hermeninus (6) et non Leothadius. En effet, par cet acte, l'évêque de Cahors, Angar (Amvarnus, désigné aussi dans d'autres actes sous le nom d' Agamus) cède plusieurs églises au monastère de Moissac et à son abbé Ermenin.

(1) « Ardaldus. Hiis temporibus beati Ansberti Rothomagcnsis archiepiscopi, quod corpus sepultum fuerat apud Fontanilham, translatum est apud Moyssiacum in finibus Aquitanici regni, ubi abbas ejusdem monasterii extiterat, et ibidem reconditum in quadam basilica Sancti Martini et deimpces (sic) Sancti Ansberti est vocata. Factum fuit hoc anno Domini viii.c.lxviii, in annalibus locorum, sicut Pica instruit in hiis cartulariis antiquis monasterii, quia aliter sentire non posum de predictis ». Aym. de Peyrac, Citron., fol. 1 56, v°, col. 1 .

(2) Il existe encore tout près de Moissac une antique église, devenue aujourd'hui église paroissiale, sous l'invocation de ce saint que les habitants du lieu appellent par corruption de langage Sant Usbert.

(3) Acta Sanctorum, t. II, febr. — C'est donc à tort qu'un ancien martyrologe de Grand-Selve fixe la fête de ce saint à la veille des calendes d'octobre.

(4) « Leuthadius predicto monasterio prefuit ; qui demum virtutibus claruit gloriosus et sanctus. Et hic insero coppiam cujusdam donacionis facte ipsi abbati et monasterio supra dicto, cujus forma talis est .... ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 153, r", col. 1.

(5) L'Abbaye de Moissac; Bibl. de VEcole des Chartes, an. 1889, p. 98.

(6) « Idcirco ego Awarnus, episcopus humilimus .... dono quippe jure perpetuae cessionis omnipotenti Deo et ejusdem apostolis in eodem loco, in dicto Moysiaco, ubi vir venerabilis Hermeninus abbas cum maxima congregatione monachorum Deo militare videtur, praedium meum in pago Caturcino situm, ecclesiam scilicet in honore sancti Pétri fundatam, cum adjacenti villa, juxta alveum Avarionis, loco cui vocabulum est Biolis. Aliam quoque ecclesiam in pago Tolosano, super ripam fluminis Tarni, in honore sancti Martini fundatam, cum ipsa curte, vulgo Mulzacq nuncupata, insuper et alio loco, in ipso pago Tolosano aliud praedium meum, quod de fisco regali competenti servitio adquisivi, ubi sanctus, Rusticus martyr et episcopus, antecessor utique meus, corpore quiescit, cum capella sancti Pétri sibi conjuncta. Hist. de Languedoc, nouv. édit., t. II, Preuves, col. 5 1.

LES ABBÉS RÉGULIERS

Lagrèze-Fossat, à qui l'on doit cette observation, fait en outre remarquer que, si l'analyse qui précède cet acte dans le cartulaire de Moissac, relate la date de 673, cette date ne concorde avec celle du texte lui-même que par suite d'une correction facile à constater. Le copiste avait écrit d'abord : Data carta donationis septingentesimo septuagesimo tertio (773) ejusdem domini Ludovice anno secundo. Il s'aperçut alors de la contradiction, et pour la faire cesser remplaça au moyen d'une surcharge le mot septingentesimo par le mot sexcentesimo, ce qui rit concorder l'analyse avec le texte. Mais à la date indiquée aucun roi du nom de Louis ne siégeait sur le trône de France. Le premier prince de ce nom appartient à la seconde race, c'est Louis-le-Débonnaire. Né en 778, il fut créé par son père roi d'Aquitaine à l'âge de trois ans, par conséquent en 781. La deuxième année de son règne était donc celle de 783, date de l'acte dont nous parlons. Ajoutons que bien que Mabillon n'ait pas reconnu la supercherie du copiste, il n'a pas hésité à rapporter ce titre à l'année 783 (1). Les nouveaux éditeurs de l'Histoire de Languedoc ont adopté cette manière de voir.

M. Dumas de Rauly estime qu'il serait plus exact de rapporter cette date à l'année 816, qui était la deuxième de Louis-le-Débonnaire, empereur, plutôt qu'à celle de 783 qui marque la deuxième année de son règne en Aquitaine (2). En effet, à cette dernière date, le siège de Cahors était occupé par Ayma et non par Angarn le donateur désigné dans l'acte. Angarn fut élevé a l'épiscopat en 804 suivant certains auteurs, en 808 suivant d'autres. Disons encore que l'abbé Ermenin, le donataire, n'était point abbé de Moissac au vne siècl^ ; ainsi que nous le verrons plus tard, il fut le prédécesseur immédiat de l'abbé Vitard, qui avait le siège abbatial en 838.

Il est probable que la nomination de Léotade à l'abbaye de Moissac n'eut lieu que lorsque son prédécesseur saint Ansbert fut placé à la tète de l'abbaye de Fontenelle, c'est-à-dire en 678. On peut toujours affirmer qu'il était abbé en 680. Nous en trouvons la preuve dans un acte daté de la septième année du règne de Thierry III, ce qui correspond à l'année 680 de l'ère chrétienne. C'est une donation, sous forme de vente de Nizezius (3), un seigneur opulent du pays, et d'Ermentrude son épouse, « au monastère de Moissac et à Léotade qui en était abbé », de dix-huit villages situés sur la Garonne, dans le diocèse de Toulouse, avec toutes leurs dépendances, les églises, les terres, les vignes, les pacages, les moulins, les serfs, les colons et les affranchis destinés à la culture des terres, moyennant le prix de 700 sols d'or très pur et de quatre habits appréciés 200 sols toulousains. Ce prix était évidemment modique pour des biens si considérables, mais la vente cachait une donation. Dans le même acte les vendeurs disposent de la somme stipulée en faveur du monastère, pour le soulagement de leurs âmes après leur mort; ils ne réservent, pour leurs héritiers, que la disposition de cinq villages.

Cet acte est doublement intéressant (4) : il donne une date précise sur l'abbatiat de

(1) Lagrèze-Fossat, Etudes historiques sur Moissac, t. III, pp. 1 3 et 14.

(2) Archives départementales de Tarn-el-Garonne, série G.

(3) Le donateur est appelé Nizezius par Aymeric de Peyrac, Mabillon et dont Vaissète ; Nizerius par Andurandy.

(4) Cette charte commence ainsi : Venerabilem in Xrislo patrem et domno viro aposlolico Leutadem, vel omnem congregacionem monaslerii Musciacense, infra pago Cadurcino in honore sancto Pelro construction esse videlur, Ego enim Nizezius et uxor mea Irmilrudis .... elle est datée : in mense madio, anno septimo regni domni noslri Theoderici régis. Elle a été reproduite dans les ouvrages suivants : Mabillon, Annales .... t. I, p. 686. — Devais, Etude sur la topographie de l'arrondissement de Castelsarrasin. — Histoire gén. de

Léotade et montre dans quelle condition étaient les serfs dans le Sud-Ouest de !a France. Attachés à la glèbe, ils étaient la propriété du nouveau maître qui pouvait en disposer à son gré (i).

Cette donation importante fut le point de départ d'une prospérité qui fut arrêtée un siècle plus tard par les incursions des Sarrasins.

Léothade, d'après le Cartulaire d'Auch, appartenait à la famille de Charles-Martel (i), et, d'après la Chronique d'Auch, il était proche parent d'Eudes, duc d'Aquitaine ; ou plutôt ce que les découvertes modernes concilient si bien, à la suite du mariage d'Eudes avec Valtrude, fille du duc Valchise, de la famille de Pépin, il tenait à la fois, par les liens du sang, à ces deux maisons rivales qui se disputèrent l'empire franc (3). De bonne heure il se livra à la vie monastique, et ce ne fut qu'après une vive résistance qu'il accepta d'être placé à la tête de l'abbaye de Moissac (4). D'après l'auteur de la Vie de saint Didier, il eut l'honneur de terminer avec saint Ansbert la construction du monastère, grâce à la protection royale et aux nombreuses donations qui lui furent faites.

En 691, Léotade aurait été nommé évêque d'Auch et aurait administré son diocèse pendant vingt-sept ans (5), mais les documents précis sur son épiscopat font encore défaut (6) et la tradition n'a conservé du nouveau prélat que le souvenir de sa sainteté. Il serait mort en Bourgogne à la suite d'un voyage fait dans un but politique et religieux (7). Placé dans le cortège des saints, on célébrait sa fête, à Moissac, le 23 octobre, et il était spécialement invoqué par les èpileptiques.

Ses restes reposent dans la cathédrale d'Auch, à côté de ceux de saint Taurin et

Languedoc, nouv. édit., t. II. Preuves, col. 42 à 45. Aymeric de Peyrac la donne aussi dans sa Chronique, fol. 153, r", col. 2, mais avec de nombreuses variantes, relatives plutôt à la forme de la phrase qu'au fond de l'acte.

(1) Un autre acte antérieur à 680 confirme le fait : Bergon et Pons, fils de Pierre, mettent le prieuré de Leségur, dépendant du monastère de Moissac, en possession de tous les biens, bois, hommes et femmes qui leur appartenaient. Archiv. de VHôtel-de-Ville, Andurandy, n° 606.

« Dans la plus grande partie des Gaules, il n'y avait anciennement que deux sortes de personnes libres, les Ecclésiastiques et les Nobles ; les Roturiers étaient de vrais esclaves de leurs Seigneurs. Le Christianisme servit peu à peu à adoucir la rigueur de cet esclavage ; la servitude fui réduite à être attaché à la Terre de son Seigneur, à ne pouvoir pas disposer librement de son bien par testament, et à ne pouvoir s'engager dans le mariage ou dans des vœux sans le consentement de son Seigneur; ainsi le nom d'Esclave fut changé en celui de Serf. Sur la fin du xne siècle et dans les suivants, la condition des serfs fut encore adoucie : presque par toute la France, les Seigneurs, soit par humanité, soit par politique, pour rendre leurs terres plus peuplées, consentirent à l'entière liberté de leurs serfs, et leur laissèrent la propriété utile de leurs héritages sous des redevances modiques. Ce fut alors que se formèrent les Communes ou Communautés d'habitants, avec droit de bourgeoisie et d'échevinage ; ce fut alors aussi qu'on commença à rédiger par écrit les coutumes locales de la plupart de ces communes ». OEuvres de Cochin, 1775, t. IV, p. 165.

(2) Mongaillard, Histoire de la Gascogne, Mss. fol. 287.

(3) Cartulaire et Chronique d'Auch, cités par Montlezun, Histoire de la Gascogne, t. I, p. 320, Auch, 1846. — Histoire de Languedoc, Charte d'Alaon.

(4) Manuscrit de M. d'Aignan, cité par Montlezun, loc. cit., p. 321.

(5) Chronique d'Auch, citée par Montlezun, loc. cit., p. 322. — Le Clergé de France, t. I, p. 396.

(6) « Gestorum sancti Lcothadii scripta cum forte injuria temporum consumpta aut conflagratione ecclcsiœ ausciensis combusta, nulla remaneant ». Officia SS. fro-pria ad tisum Cleri auscilani. In festo L. Leothadii, Lect. iv.

(7) Abbé Canéto. Tombeau romain de saint Léothade, pp. 7 à 10. Paris, 1857.

LES ABBÉS RÉGULIERS

de saint Orens(i). Le tombeau qui les renferme existe encore; nous en donnons le dessin d'après l'ouvrage, déjà cite en note, de M. l'abbé Canéto.

Ce sarcophage est composé de deux blocs de marbre de» Saint-Béat, l'un formant l'auge destinée à recevoir le corps, l'autre constituant le couvercle. Il offre un évasement sensible depuis la base jusqu'à l'ouverture. Sa longueur extérieure est de imç)o: sa largeur de om55 ; sa hauteur totale de om73.

Fig. 4. — Tombeau de saint Léotade dans la cathédrale d'Auch.

Le sculpteur s'est appliqué à reproduire certains sujets allégoriques qui avaient été symbolisés par les Pères de l'Eglise. Le devant est divisé en cinq parties par de minces colonnettes et des pilastres cannelés. Le panneau du milieu se compose d'un cadre formé de trois cercles concentriques, dans l'intérieur duquel figure le monogramme du Christ, accosté des lettres A et û. Des branches garnies de feuilles en forme de cœur remplissent tout l'espace compris entre le monogramme et les pilastres. Les autres compartiments sont ornés, les uns de rameaux de vigne chargés de leurs fruits, les autres d'un faisceau de palmettes.

Le couvercle en retrait sur le cercueil est primastique et à bouts rabattus; il est divisé sur le devant en quatre compartiments inégaux, représentant à très peu de variantes la décoration de l'auge. Les autres parties du tombeau sont recouvertes de simples imbrications. Ce sarcophage paraît contemporain de saint Léotade et doit être attribué au vne siècle.

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