N° 41. — FEUILLES D'ACANTHE
Des feuilles d'acanthe, groupées avec goût et sculptées avec beaucoup de soin, occu-
Figure 127
pent toute la corbeille du chapiteau. D'autres feuilles inscrites dans leurs rameaux garnissent toute la surface du tailloir.
N° 42. — LE MARTYRE DES SAINTS FRUCTUEUX, AUGURE et EULOGE
Saint Fructueux, évêque de Tarragone, en Espagne, fut arrêté le 16 janvier, l'an 259, pendant la persécution de Valérien, et conduit dans une prison obscure avec deux de ses diacres, Augure et Euloge. Ayant refusé, tous les trois, de sacrifier aux idoles, sur l'ordre du gouverneur Emilien, ils furent amenés dans l'amphithéâtre pour être brûlés vifs. Lorsqu'on les eut attachés sur le bûcher, on alluma le feu, mais les flammes ne consumèrent d'abord que leurs liens. Alors les martyrs, se trouvant les mains libres, étendirent les bras en forme de croix, pour prier selon la coutume des fidèles, et c'est ainsi qu'ils rendirent leurs âmes à Dieu, avant que le feu n'eût endommagé leurs corps (1).
Face septentrionale. Les trois saints personnages, revêtus de leurs ornements sacerdotaux, sont représentés debout. Fructueux est au milieu, ayant à sa droite Augure et Euloge à sa gauche. Trois inscriptions les désignent :
AVGVRIVS FRVCTVOSVS EPISCOPVS EVLOGIVS
Le saint évêque porte des sandales, la tunique, la dalmatique, l'étole et une riche chasuble; il bénit de la main droite et tient de la gauche une crosse, la volute tournée en dehors. Les diacres sont caractérisés par l'étole ; l'un a le manipule fixé au bras
(1) Acia, sanclorum, vol. II, 21 jan.
droit, l'autre au bras gauche; tous les deux tiennent les livres liturgiques : celui d'Augure est ouvert, celui d'Euloge fermé.
Face orientale. Emilien, vêtu d'un manteau royal, agrafé sur l'épaule gauche, est assis sur un siège en forme de pliant, dont les branches sont terminées par des tètes et des pattes de panthère. La main droite levée, il ordonne à deux bourreaux, placés devant lui, d'activer avec deux longues fourches la combustion du bûcher représenté sur la face méridionale. Deux inscriptions font connaître son nom et son titre :
Derrière Emilien, un personnage joue de la musique, pinçant les cordes d'un instrument analogue à celui qui est représenté sur la face méridionale du chapiteau numéroté 9 et qui est désigné sous le nom de « rote » (1). Les fonctions de ce personnage sont indiquées par une inscription gravée au milieu du chapiteau. Quatre des lettres de cette inscription, qu'on doit lire de haut en bas, sont placées verticalement : [FzJIDICEN, musicien.
On remarquera sous le siège d'Emilien un objet enroulé en hélice dont la représentation, si on acceptait l'interprétation de M. Laroque, accuserait chez les moines autant de mauvais goût que de malice. Lagrèze-Fossat propose d'y voir la queue de la soutane du diacre voisin figuré sur l'autre face (2), ce qui ne nous paraît pas admissible.
Face méridionale. Les martyrs, dépouillés de leurs vêtements, sont au milieu des flammes, levant les mains vers le ciel. Au-dessus de la tête du saint évêque se lisent ces mots : MART1RES IN FLA[;nJMIS. Le bienheureux qui est à la droite du pontife est désigné par l'inscription : AVGVRIVS DIACO[m<sJ; celui qui est à la gauche, par celle de : EVLOGIVS Dl[aconus], Dans l'angle sud-ouest, une main, sortant des nuages, présente aux victimes la croix du martyre.
(1) Voir ci-dessus, page 222.
(2) Lagrèze-Fossat, Etudes historiques sur Moissac, t. III, p. 322.
[/EjMILIANVS PREfseJS.
Figure 128 Face septentrionale
Face méridionale
Face occidentale. Sur cette face se trouve l'apothéose des trois glorieux confesseurs. Deux anges en pied soutiennent une auréole en forme de vesica piscis, richement décorée sur sa circonférence. Elle renferme les âmes des bienheureux figurées par des corps nus et sans sexe. Une main, accostée des lettres A et M [Animœ Martyrium), sort d'un nuage pour saisir l'extrémité de l'auréole et enlever au ciel les défenseurs du Christ.
Observations. — On pourrait être étonné de voir figurer sur les chapiteaux de Moissac des saints d'origine espagnole, dont la fête est peu célébrée en France, mais l'abbaye de Moissac avait de vastes possessions dans le diocèse de Gironne, et l'abbaye de Campredon était sous sa dépendance ; dans le diocèse de Toulouse elle possédait aussi une église dédiée à saint Fructueux.
Figure i 30 Figure 1 3 1
Face orientale Face occidentale
Les deux bouts de l'étole que porte l'évêque Fructueux, sur la face septentrionale, sont ornés d'une frange destinée par son poids à la faire tomber droit. Ce n'est qu'au xnc siècle que cet usage a prévalu (1). L'étole de l'abbé Durand, décrite page 263, sous le numéro 33, ne présente à ses extrémités aucune garniture, mais la sculpture des piliers est d'une époque un peu 'plus ancienne que celle des chapiteaux.
On remarquera sur la face orientale le trône sur lequel le gouverneur est assis. C'est un simple pliant dont les pieds sont élevés de façon que celui qui y est assis ne touche pas par terre. Aux xnc et xnie siècles, et même bien longtemps avant, ce genre de meuble était fait de façon à se plier, car les souverains et les personnes marquantes qui étaient souvent en campagne ne pouvaient pas transporter avec eux un mobilier considérable et encombrant. Ceux des souverains étaient même parfois
(1) Demay, Le Costume d'après les sceaux, p. 276.
assez élevés pour leur permettre de dominer une assemblée de personnes debout. Les évèques eux-mêmes se servaient de ce siège portatif, désigné sous le nom de faldistorium, pour parler au peuple du haut des degrés de l'autel, quand ils ne pouvaient se faire entendre aisément du fond de l'abside. Aujourd'hui, dans la liturgie romaine, ce siège ne sert plus qu'aux souverains-pontifes pour s'y agenouiller (1).
No 43. L'ANNONCIATION ET LA VISITATION
Deux scènes tirées de l'évangile de saint Luc (chap. I, versets 26 à 31, et 34 à 41) : l'Annonciation et la Visitation, sont représentées sur ce chapiteau.
Face occidentale. Dans l'angle du chapiteau, apparaît sous une arcade, une femme debout, vêtue d'une longue robe et d'un voile. Vient ensuite le Messager de Dieu, nimbé, pieds nus et les ailes étalées, annonçant à Marie que Dieu l'a choisie pour être la mère du Rédempteur (voir figure n° 136).
Figure 132 Face méridionale
Face méridionale. Marie, également nimbée, écoute les paroles de l'ange et montre par son geste, en ouvrant les mains, le trouble qu'elle éprouve d'entendre les paroles extraordinaires qui sont prononcées. Elle était assise, car on voit sur la droite l'extrémité du coussin recouvrant le siège placé derrière elle, mais elle s'est levée a la voix de l'ange (voir figures nos 132 et 136).
Un élégant portique, surmonté de trois lanternons, occupe le milieu du chapiteau. Sous ce portique est suspendu un dais qu'entourent des tentures dont les extrémités se replient symétriquement autour des colonnes. Ce dais encourtiné, d'après Viollet-
(1) Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, verbo Fauteuil.
le-Duc, reproduit, selon toute apparence, la forme des tabernacles les plus anciennement adoptés par l'Eglise (1).
A gauche du portique, Marie, qui porte le Sauveur dans ses entrailles, visite sa cousine Elisabeth, enceinte elle-même de saint Jean-Baptiste. Les saintes femmes, nimbées Tune et l'autre, s'embrassent comme deux amies qui se rencontrent.
Face orientale. En arrière d'Elisabeth, un ange, Gabriel sans doute, assiste à cette émouvante entrevue et bénit tout à la fois la mère de Jésus et celle du Précurseur.
Observations. — 11 est assez difficile d'expliquer la présence de cette femme, non nimbée, qui assiste à la scène de l'Annonciation. 11 n'en est question ni dans la Légende dorée, ni dans les Evangiles apocryphes. Toutefois il convient de remarquer qu'on la retrouve sur un ivoire antérieur au xic siècle à la bibliothèque Bodléienne à Oxford (2), sur les portes de la cathédrale de Bénévent, dans l'évangéliaire syriaque de la bibliothèque Laurentienne , et sur un des chapiteaux de l'église de Vigeois (Corrèze). Parfois on en voit même deux, comme sur les fonts baptismaux de Vérone (3). Une légende apocryphe, aujourd'hui perdue, raconte que Marie, dès qu'elle eut consenti à son bonheur, courut se jeter dans les bras de sa compagne, et l'embrassa dans l'effusion de sa joie.
La Vierge a levé les mains à la hauteur de la poitrine, les doigts étalés, la paume en avant. C'est un geste d'assentiment et de respectueuse déférence pour les ordres du divin Maître. Plusieurs auteurs, Lucain, Claudien, Valérius Flaccus, Suidas, attestent que tel était le sens qu'on lui donnait ordinairement dans l'antiquité (4).
La Vierge est généralement debout dans les représentations de l'auguste mystère de l'Annonciation. Certains artistes cependant la figurent assise, comme on le voit sur un des chapiteaux de l'église de Lubersac (Corrèze) (5). Cette particularité, contraire au texte sacré, est empruntée au chapitre 11 de l'évangile apocryphe attribué à saint Jacques : « Et étant effrayée, elle (la sainte Vierge) posa la cruche, et ayant pris la pourpre, elle s'assit sur son siège pour travailler. Et voici que l'ange du Seigneur parut en sa présence, disant : Ne crains rien, Marie.... »
L'art chrétien, pour traiter la scène de la Visitation, a représenté la Vierge et sainte Elisabeth dans des attitudes différentes. On montre les saintes femmes tantôt se prenant la main comme deux amies qui se rencontrent, ainsi qu'on le voit sur les sculptures de la chaire de Saint-Jean-hors-les-Murs à Pistoia (6), tantôt se tenant affectueusement les bras, comme l'indiquent des chapiteaux de l'église de Saint-Benoît-sur-Loire (7). A Moissac, de même que sur des peintures murales de Roc-Amadour (8), elles s'embrassent avec effusion. En décrivant les sculptures du porche de l'église, nous aurons l'occasion de signaler une manière tout à fait inusitée, employée par les artistes pour représenter cette touchante scène. -
(1) Yiollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, t. I, pp. 245 et 246.
(2) Annales archéologiques, t. XX, p. 118, gr.
(3) Gailhabaud, Architecture du Ve aie XII" siècle.
(4) Martigny, Dictionn. des antiquités chrétiennes, p. 443.
(5) Ernest Rupin, L'Œuvre de Limoges, p. 344, gr.
(6) Annales archéologiques, t. XVII, p. 316.
(7) Bulletin monumental, t. XXII, p. 130.
(8) Henri Lafïillée, La Peinture murale en France avant la Renaissance, conférence faite à l'Ecole nationale des Beaux-Arts, p. 17. Paiis, 1893.
No 44. SAINT JACQUES
Saint Jacques, surnommé le Majeur ou l'aîné, pour le distinguer de saint Jacques le Mineur ou le plus jeune, était frère de saint Jean l'évangéliste, représenté sur l'autre face du pilier.
Il est figuré ici les pieds nus, sans sandales, et la tète nimbée. Sa barbe et ses cheveux sont excessivement longs ; la tradition rapporte, en effet, qu'il ne les faisait jamais couper. Cet apôtre a dans la main gauche un long philactère déroulé et écrit ; il retient avec la main droite, sur la poitrine, les bords de son manteau. Ce manteau est garni sur le devant et autour du cou d'un riche galon dont l'ornementation rappelle des pierres précieuses serties dans des. bâtes rectangulaires.
C'est le seul des disciples du Christ, figurés dans le cloître, dont le manteau soit orné de pierreries. On peut en donner l'explication : saint Jacques est le premier des douze apôtres qui ait versé son sang pour la foi et pour ce motif on l'a souvent symbolisé par la chalcédoine, cette pierre précieuse d'un rouge couleur de feu (1). C'est ce qu'a voulu représenter le sculpteur en répandant à profusion des pierreries sur le manteau du saint.
Au-dessus de l'arcade qui surmonte la statue, on lit l'inscription :
S\an]C[tu]S IACOBVS * APOSTOLVS.
Observation. — Nous ferons remarquer que bien des artistes donnent comme attributs à saint Jacques le Majeur un bourdon et des coquilles. Ces emblèmes n'ont aucun rapport direct au saint, mais uniquement au pèlerinage si fameux de Saint-Jean de Compostelle, en Espagne, où cet apôtre est l'objet d'une dévotion particulière, et où cependant, selon toute probabilité, il n'est jamais allé (2). Le mot Compostelle est une singulière contraction de Giacomo apostolo. En sup- Fig. 1 33. — Saint Jacque primant les trois premières lettres de Giacomo, on obtient Como apostolo, d'où l'on a formé l'appellation de Compostelle.
(1) « Chalcedonius, qui carbunculo colore est similis, tribuitur Jacobo fratri S. Joannis, quia ardcns charitate Christi, primus Apostolorum pro Christo martyr occubuit ». Cornel. a Lapid., in Exod. comment, c. 28, cité par Félicie d'Ayzac, Symbolique des pierres précieuses.
(2) Voir abbc Pascal, Institutions de l'Art chrétien, t. II, pp. 63 et 64. Paris, 1856.