XXXVII. — DURAND
(Durandus Aym. de Peyrac et Gall. chr. ; Durannus sur les inscriptions du cloître et du sanctuaire de l'église)
L'abbé Durand, issu d'une puissante famille de l'Auvergne du nom d'Henri (5), naquit à Bredon (6), petit village situé non loin de Murât. Il n'était que simple moine de Cluny lorsque saint Odilon, qu'il accompagnait dans ses tournées en Gascogne, le
(1) ci [Ecclcsia], temporc domini Pétri (lisez Slephani), non fuit reedifficata, qui fuit destructor dicti monasterii. pocius quam constructor ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, r°, col. 1.
(2) Andur., n° 4276. — Coll. Doat, vol. 128, fol. 67.
(3) Coll. Doat, vol. 129, fol. 73. — Andurandy, nos 603 et 1636.
(4) Histoire de Languedoc, nouv. édit., III, 298. — Marion, dans son Histoire de l'abbaye de Moissac, rapporte cette mutilation, à la suite de l'acte de ratification de l'annexion de l'abbaye à celle de Cluny, acte qui eut lieu en 1053. C'est une erreur car l'acte visé est bien de 1045. Voici en effet ce qu'on lit dans Catel, Histoire des comtes de Toulouse, I, 1 1 2 : « Nous ne savons pas bien en quel an il (Pons) commença d'être comte ; j'ay bien remarqué qu'il Testait en l'an 1045, ce que j'ay appris d'un eschantillon et fin de titre que j'ay trouvé dans l'abbaye de Moyssac, dans lequel on lit seulement ces mots : Sequenti tempore, nobilissimus ac potentissimus 'Pontius cornes Tolosanus, hanc eamdem donationem, ibi deveniens, rogatu noslro, corroboravit, firmavit, rnanuque propria juravit, et in signum suce concessionis ungulam sui pollicis in tantum abscidit, ut in hujus Jacli memoriam sanguis ex ipso exierit. Ipsuntque locum Salvitatem vocari et esse ab eo die constituil. Facta esl aillent carta ista, anno Incarnationis dominicce 1045 "• Voir au surplus à cesujet la dissertation des auteurs de Y Histoire de Langudoc, t. IV, ire par-tie, notes, pp. 166 à 167.
(5) « lste Durannus fratrem habuit Bernardum Henrici, qui in pago arvernico ecclesiam de Bredoms possidebat ». Gall. christ., I, col. 162.
(6) « De isto Durando in quadam carta vetusta taliter continetur : Anno Incarnacionis M° XLVII dominus Durandus de Bredonio, de pago Alvernico, abbas Moyssiaci .... ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, r°, col. 2. Voir aussi Laisné, Arch. de la Noblesse, t. I, Murât, p. 5. C'est donc à tort que dom Vaissete (Hist. de Languedoc, nouv. édit., III, 318) et d'autres auteurs lui donnent le nom de « Durand de Dôme ». Bredon, son lieu de naissance, est aujourd'hui une commune du canton de Murât (Cantal).
LES ABBÉS RÉGULIERS
plaça en 1048, d'après Aymeric de Peyrac, à la tète du monastère de Moissac (1). Homme supérieur, d'une fermeté rare, d'une volonté active et puissante pour le bien, il arriva comme au milieu de ruines immenses. L'église qui s'était effondrée en 1030 n'avait pas été relevée de ses ruines, et au point de vue moral tout était à modifier dans le couvent. 11 était nécessaire de créer une administration, de supprimer de vieux abus, de rétablir la discipline; c'était plus qu'il n'en fallait pour décourager celui qui voulait entreprendre une pareille tâche. Mais Durand se mit courageusement à l'œuvre et ses efforts furent couronnés de succès.
Un des actes les plus importants de son administration fut la régularisation de l'acte de 1047 qui unissait l'abbaye de Moissac à celle de Cluny. Sur son instigation, Pons, comte de Toulouse, du Quercy et de l'Albigeois, se rendit dans le monastère, et la, du consentement d'Almodis sa femme, et des princes d'Aquitaine ses sujets, entr'autres de Bernard, évêque de Cahors, il fit dresser un acte solennel suivant lequel il déclare « qu'il soumet à l'abbaye de Cluny, en présence d'Hugues qui en était abbé, le monastère de Moissac que lui et les comtes de Toulouse ses prédécesseurs avaient tenu en fief des rois de France, ou, suivant une autre leçon d' Aymeric de Peyrac, des abbés réguliers qui le gouvernaient. Pons défend à ses parents et à ses successeurs de rien changer à ses dispositions, soit après sa /nort, soit après celle du prince Gausbert qui après lui était le défenseur du monastère et dont il était appelé abbé. En cas qu'on y apportât quelque changement, il veut que le pape et le roi de France, chargés aussi de la défense de cette abbaye, en prennent connaissance » L'acte a été passé l'an 1053 (2), le mardi jour de la fête de saint Pierre, patron des deux
(1) « Supradictus Durandus in monasterio Moyssiacy institutus et ordinatus per dictum Odilonem, demum fuit abbas Moyssiacy simul et episcopus Tholosanus, et ecclesiam dicti monasterii fecit consecrari, et legitur quod predictus Durandus construere fecit dictam ecclesiam collapsam tempore Raymundi, quia tempore domini Pétri (lisez Stepliani) non fuit reedifficata, qui fuit destructor pocius quiam constructor, ut supenus est ostensum, et ideo quia predictus Durandus construxerat, habuit singularem affectionem ad conseeracionem ejusdem ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, r°, col. 1.
(2) « Quanvis apostolica pronuntient verba quod non sit nisi a Deo potestas aliqua, etc. Idciro Poncius, Tolosanus urbis cornes, ne in numéro maie regnantium a justo arbitro Deo districte, quasi non ab eo agnitus, dijudicer, communi ac salubri consilio uxoris meae Adalmodis comitissae ac principum Aquitanorum mihi subditorum, venerabilis scilicet Bernardi, Katurcensis episcopi, necnon Gauzberti, abbatis nominati, Willelmi quoque ac Fulconis fratris ejus consultu, decrevi ut abbatia Sancti Pétri Moysiacensis coenobii, quam ego hactenus et parentes mei seu praedecessores mei comités Tolosani de manibus regum Francorum (de manibus abbatum monachorum. — Aym. de Peyrac) visi fuimus in fevi jure habere' et homagio possidere, deinceps in Dei servitio rectius diligentiusque custodiatur. Quapropter volo ut cunctis meis successoribus patescat, quod ego praenominatam abbatiam Sancti Pétri Moysiacensis coenobii omnipotenti Deo et sanctis apostolis Petro et Paulo dimitto, necnon et seniori karissimo domno Hugoni, abbati Cluniensi, sive cunctis successoribus suis in loco Cluniacensi futuris, secundum regulam sancti Benedicti ordinandam in perpetuum trado coram testibus. Si quis autem parentum vel successorum meorum, aut quicumque hominum post finem meum sive post discessum Gausberti principis illius, qui secundus a me in abbatia illa (in defensione. — Aym. de Peyrac) nunc esse videtur et abbas vocatur, hanc meam cessionem disrumpere quocumque modo adtemptaverit, quod fieri omnimodo sub obtestatione judicii Dei prohibeo, omnipotentis Dei viRute examinandum, et papae Romano necnon Francorum régi, ad quorum tuitionem locus praefatus Moysiacus pertinet, distringendum relinquo. Ego vero hanc scriptionem cessionis in manu jamdicti abbatis domni Hugonis, adstante omni conventu ejusdem monasterii, cui praeest mea electione et praenominati Bernardi Caturcensis episcopi, ad cujus diaecesim attinet locus iste, consecrationne Duranno abbate et monacho Cluniacensi, in die solemnitatis sanctorum apostolorum Pétri et Pauli, manu, ore, corde confirmo atque corroboro. Bernardus episcopus Caturcensis firmavit. Gauzbertus abba fïrmavit.
abbayes de Cluny et de Moissac (i). Cet acte fut confirmé en 105$ par le concile de Toulouse (2).
Après le quatrième concile tenu à Toulouse en ioçq. et qui aurait été présidé par saint Hugues qui joignait à son titre d'abbé de Cluny celui de légat du Saint-Siège pour une partie de la Gaule (3), bien que les canons de l'Eglise condamnent cette sorte de cumul, Durand fut élevé sur le siège épiscopal de Toulouse, au mois de juin de la même année. Il ne se démit pas pour cela de son abbaye, car il prit en effet la qualité d'évêque et d'abbé dans toutes les chartes qui furent dressées après son élévation à l'épiscopat (4).
Quelques années après, le 9 juin 1063, Gausbert confirma de nouveau de la manière la plus expresse l'union de l'abbaye de Moissac à celle de Cluny. En outre, dans le même acte, sans renoncer immédiatement à son titre d'abbé chevalier, il déclare le transmettre à sa mort au comte de Toulouse et à ses successeurs. Toutefois il prétend et veut que ces derniers ne puissent le vendre ni l'aliéner à aucun clerc ou laïque, pas même à ses propres parents, pour en jouir comme il l'a fait d'une manière toute séculière et rèpréhensible aux yeux de Dieu. Ils prendront, dit-il, le monastère sous leur protection et auront soin d'y maintenir la réforme de Cluny ; si les comtes de Toulouse viennent à décéder sans enfants mâles, légitimes, leurs frères et les fils légitimes de ces derniers leur succéderont dans l'exercice de l'autorité que je leur cède sur l'abbaye pour y faire fleurir la règle monastique, et si la postérité masculine des comtes palatins vient à s'éteindre, ceux qui les remplaceront dans la dignité de comte de Toulouse jouiront des mêmes droits, sans préjudice des abbés de Cluny (5).
11 résulte de cet acte de cession que Gausbert possédait l'abbaye, qu'il en était le véritable abbé, exerçant les fonctions d'une manière souveraine. Aussi il ne cède pas seulement le titre d'abbé, il donne toute l'abbaye (totam prœdictam abbatiam dederim): il la considérait donc comme sa propriété.
Willelmus cognomento Miscensmalum firmavit. Fulco fratcr cjus firmavit. Datum sub die III kalcndas junii (lege juin), III feria, régnante Philippo (lege Henrico) rege Francorum. (Ab incarnatione Domini M. LXVII. — Aym. de Peyrac) ». Hist. de Languedoc, nouv. édit., t. V, Chart. et Docum., col. 470. — Cariulaire de saint Odilon à l'abbaye de Cluny. — Aym. de Peyrac, Chron., fol. 167, v°, col. 1 et 2. — Baluze, Miscellanea, t. VI, p. 465. — Gallia christiana, nouv. édit., t. I. Instrum., col. 30, 31. — Mabillon. Annales, ad ann. 1 062, n* 120.
On ne possède pas l'original de cet acte, et les copies qui en ont été laissées présentent quelques erreurs qu'il est facile de relever. Les auteurs de YHistoire de Languedoc ont parfaitement établi dans la discussion à laquelle ils se sont livrés qu'on devait le faire remonter à l'année 1053 et non en 1062 comme le dit Mabillon, ou en l'année 1067 comme l'affirme Aymeric de Peyrac. Les copistes auront infailliblement ajouté d'eux-mêmes l'année de l'Incarnation ou celle du roi Philippe. Il est dit dans le corps de l'acte, qu'il fut passé le jour de la solennité des apôtres S. Pierre et S. Paul. Il faut donc lire /// kalendas julii, et non pas junii. Il est marqué aussi que c'était un mardi, et par conséquent la lettre dominicale était C; or, elle ne saurait convenir ni à l'an 1062, ni à l'an 1067, comme le disent certains auteurs, mais elle s'accorde avec l'an 1053. Hist. de Languedoc, nouv. édit., t. IV, note xxxn, n° 4, pp. 166 et 167.
(1) Histoire de Languedoc, nouv. édit., t. III, p. 315.
(2) Martène, Thesaur. anadect., IV, 90. •
(3) Portefeuille de Baluze, n" 23. — Gall. christ., nouv. édit., t. I, Instrum., p. 36, col. 2.
(4) 11 prenait indifféremment la dénomination d'évèque-abbe, ou abbé-évêque. « Interdum in litteris suis apponebat se abbatem, et dicebat : Durandus, abbas et episcopus, et interdum, episcopus et abbas, nullo alio cognominc intitulato ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, r°, col 2.
(5) Arch. départ, de Tarn-ei-Gai onne, G, 596. — Voir ci-dessus, page 42, note 5.
LES ABBÉS RÉGULIERS
Ici se présente une question qui est un sujet de controverse pour les historiens. Les uns disent que Gausbert fut le premier et dernier abbé chevalier de Moissac. D'autres assurent, d'après la Gallia christiana, qu'il y en eut un autre. La première assertion, non appuyée de preuves, n'est point fondée. Jusque là les comtes de Toulouse, ainsi que nous l'avons déjà vu, avaient été les simples défenseurs de l'abbaye qui avait toujours à sa tête un abbé religieux. Gausbert paraît avoir agrandi ses pouvoirs sous l'influence de circonstances, tombées aujourd'hui dans l'oubli, mais qui devaient être légitimes du moment que le comte de Toulouse, son suzerain, ne s'y était pas opposé. Aussi Gausbert ne prit pas seulement le titre et les prérogatives d'abbé du monastère, il en adopta le signe, plaça une mitre sur son casque (i) et fut appelé prince de l'abbaye, monastcrii cujus vocatur princeps (2).
D'après un vieux manuscrit de l'abbaye, transcrit dans la Collection Doat(3), les moines de Moissac de longtemps n'acceptèrent pas sans murmurer l'union de leur abbaye à celle de Cluny. Dans la suite ils prétendirent que leur monastère, fondé en 506 par le roi Clovis, ne devait point relever de celui de Cluny qui n'existait que depuis 910. et que le pape Urbain II, en ratifiant deux fois cette union, avait voulu favoriser Cluny parce qu'il y avait été religieux. Ils durent à la fin, cependant, se soumettre à la volonté du Souverain Pontife. Dès ce moment l'abbé de Moissac fut nommé par l'abbé de Cluny sur la présentation du chapitre et n'entra en fonctions qu'après avoir été canoniquement institué par le Saint-Siège.
Du jour de l'acte du 9 juin 1063, Gausbert devint le bienfaiteur des religieux et leur céda diverses possessions, sous la seule condition que tous les ans on célébrerait une messe pour lui et pour ses parents (4).
Il y avait donc a ce moment là quatre abbés à Moissac, deux réguliers et deux séculiers. Les deux réguliers étaient l'abbé Durand qui en avait le gouvernement immédiat et saint Hugues, abbé de Cluny, qui en était comme le supérieur général ; les deux séculiers étaient Gausbert Ier qui prenait la qualité d'abbé laïque de ce monastère et qui eut des successeurs dans cette dignité, et Guillaume IV comte de Toulouse qui y exerçait la principale autorité comme comte de Quercy et seigneur suzerain (51.
Aussi peut-on dire que l'union de Moissac à Cluny ne fut réellement définitive qu'en 1063, car ce n'est qu'a cette date que les deux abbés séculiers avaient donné leur autorisation du moins par écrit. Or on sait que pour que ces unions fussent valables, il fallait en outre des consentements de l'évêque diocésain et de l'abbé régulier, ceux de tous les seigneurs temporels (6).
Nous avons déjà dit en parlant de l'abbé Etienne, qu'un incendie allumé par le vicomte de Lomagne avait détruit une partie du monastère de Moissac; l'église abbatiale, déjà si éprouvée, s'en ressentit et s'écroula tout à fait en 1042. A peine installé sur le siège de Moissac, l'abbé Durand se mit énergiquement à l'œuvre et s'efforça de réparer les désastres du passé. En 1063, l'église du monastère était, si non complè-
(1) Gallia christiana, t. I, p. 161.
(2) Léopold Limayrac, Elude sur le moyen âge, pp. 83 et 84.
(3) Coll. Doat, vol. 128, fol. 255, cit. par Moulenq, loc. cit., p. 281.
(4) Andurandy, n" 602, art. 101 ; n° C03, art. 42; n° 604, art. 2.
(5) Histoire de Languedoc, nouv. édit., t. III, p. 342.
(6) Manuscrit sur l'abbaye d'Eysses, publié par A. de Lantenay. VAbbaye à"Eysses en Agenais, p. 23. Bordeaux, 1893.
5o L'ABBAYE ET LES CLOITRES DE MOISSAC
tement achevée, du moins en état d'être consacrée. La cérémonie, à laquelle assistèrent sept prélats et un grand nombre de seigneurs, eut lieu devant une nombreuse population, avec une telle solennité, qu'on retrouverait à peine l'exemple d'une semblable consécration clans tes annales ecclésiastiques. Elle a même été classée au nombre des conciles provinciaux, bien qu'on ne s'y soit occupé d'aucune question relative à la discipline ou a l'administration (i).
La mémoire de cette imposante cérémonie a été consignée par l'un des successeurs de l'abbé Durand, l'abbé Ansquitil, sur une pierre heureusement conservée, placée aujourd'hui dans le chevet de l'église Saint-Pierre, sur l'une des parois, du côté de l'évangile, mais qui primitivement se trouvait incrustée dans le mur du cloître (2).
Cette inscription, dont nous donnons le dessin sous la figure 5, est gravée sur marbre. Elle est formée de douze vers léonins disposés sur six lignes.
Fig 5. — Inscription de la consécration de l'église Saint-Pierre, a Moissac
IDIBVS . OCTONIS . DOMVS . ISTA . DICATA . N0VEMBR1S : GAVDET . PONTIFICES . HOS . CONVENISSE . CELEBRES AVXIVS . OSTINDVm . LACTORA . DEDIT . RAIMVNDVm : CONVENA . WILELMVm . DIREXIT . AGINNA . WILELMVm : IVSSIT . ET . ERACLIVm . Non . DEESSE . BE^ORRA . BENIGNVm ELLOREVS . STePHa„«M . CONCESSIT . ET . ADVRA . PETRVm TE DVRANNE . SVVm . Nos/RvMQVE . TOLOSA . PATRONVm RESPVITVR . FVLCO . SIMONIS . DANS . IVRA . CADVRCO MYRIADES . LVSTRIS . APPONENS . TRES . DVODENIS : VIRGINEV™ . PARTVm . DABAT . ORBI . TVNC . VENERANDVm II ANC . TIBI . XP/s/E . DeuS . REX . INSTITVIT . CLODOVEVS : AVXIT . MVNIFICVS . POST . HVNC . DONIS . LVDOVICVS
( 1 ) Coll. des conciles du P. Labbe, t" IX, p. 1 1 79 ; Hardouin, t. VI, p. 1 1 4 1 , cit. de Marion, loc. cit., p. 1 09.
(2) « Qui dictus Asquilinus fecit claustrum magnum subtilli artifficio operatum dicti monasterii, et ibidem, in quodam lapide marmoreo, de difficilibus litteris, annus ponitur operis prelibati ; et credo quod ipse (Asquilinus) fecerit scribi eciam in lapide, et de eisdem litteris, consecraeionis monasterii facte de tempore domini Durandi abbatis ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 160, v°, col. 1.
LES ABBÉS RÉGULIERS
Ce temple, dédié le huitième des ides de novembre (i), Peut se glorifier d'avoir réuni des prélats de renom : Auch envoya Austinde (2) ; Lectoure, Raymond (y); [S1 Bertrand] de Comminges délégua Guillaume (4) ,• Agen, Guillaume (5) [aussi] ; Et Tarbes voulut que le bon Héraclius (6) ne fit point défaut. Oloron accorda Etienne (7); et Aire, Pierre (8). Mais vous oh Durand! vous arrivâtes de Toulouse, vous qui êtes son défenseur et le nôtre. On rejeta le concours de Foulques-Simon (g) qui tient Cahors sous sa loi. Il y avait trois ans, plus douze lustres (10) Que Dieu donnait au monde cet adorable enfantement de la Vierge. Le roi Clovis fonda pour vous, oh Christ! cette église Qui plus tard reçut l'accroissement par les dons de Louis-le-Débonnaire.
Le prélat qui aurait dû présider à cette consécration comme évêque diocésain, non seulement n'est point présent à cette cérémonie, mais paraît même en avoir été écarté avec une sorte de mépris, respuilur.
Quelques auteurs, Cathala-Coture (11) entr'autres, arguant du mot Simonis accolé au mot Fulco, traduits par eux- Foulques-le-Simoniaque, ont prétendu que cet évêque avait été privé de son siège comme coupable de simonie et éloigné à ce titre des prélats qui consacrèrent l'église de Moissac. Ces assertions sont contredites par l'histoire : Foulques ne fut dépouillé à aucune époque de sa dignité, et après la dédicace en question il gouverna le diocèse de Cahors jusqu'au jour de sa mort qui arriva en 1068. Quant aux mots Fulco Simonis, ils doivent être traduits simplement Foulques
(1) Le 8 des ides de novembre (6 novembre). Les auteurs de la Gallia christiania, ont lu à tort sur l'inscription : septembris, et Catel, dans ses Mémoires de l'histoire du Languedoc : decembris.
(2) Saint Ostin, appelé encore Ostende et Austinde, fut aachevèque d'Auch de 1050 à 1058.
(3) Raymond I"r, évêque de Lectoure de 1060 à 1083.
(4) Guillaume, deuxième du nom, évêque de Comminges de 1057 à 1063.
(5) Guillaume Ier, évêque d'Agen de 1061 à 1068.
(6) Héraclius, évêque de Bigorre ou de Tarbes de 1056 à 1069.
(7) Etienne Ier, évêque d'Oloron de 1055 à 1069 (?).
(8) Pierre Ier, évêque d'Aire de 1060 à 1095.
(9) Foulques-Simon, évêque de Cahors de 1055 à 1068.
(10) L'interprétation de ce vers offre certaines difficultés. Catel, dans ses Mémoires de l'histoire du Languedoc, à l'article de l'évêque Durand dit que myriades doit être pris pour mil, et que trois fois douze lustres (lustris apponens très duodenis), faisant soixante, on a la date de 1060, qui serait l'année de la consécration de l'église et celle de l'élévation de Durand à l'épiscopat de Toulouse. Les auteurs de la Gallia christiana (nouv. édit., I, 161) reculent jusqu'en 1063 l'année de la cérémonie : « Anno /063, celebri cuidam congregalioni pro dedicalione Moissiacensis ecclesiœ habitai interfuit ut liquet ex versibus tabules in basilica incisis », et dom Vaisscte a adopté cette manière de voir (Hist. de Languedoc, nouv. édit., III, 342).
Au surplus la date de 1060 ne peut pas être admise. En effet, Gillaume, évêque d'Agen, qui assista à la cérémonie de l'église de Moissac ne fut élevé à ce siège qu'en 1 061 ; on lit en effet dans la Gallia christiana : « Iniit pontificatum Wilhelmus anno 1061 ». En outre, en 1060, au moment où d'après Catel, cette solennité religieuse aurait eu lieu, Austinde, archevêque d'Auch, était en Aragon pour présider le concile de Jacca, entouré de ses suffragants, les évèques de Tarbes, d'Oloron et de Lectoure, mentionnés comme lui dans l'inscription de la dédicace. Ces prélats ne pouvaient se trouver à la fois à Jacca et à Moissac. Voir baron de Crazannes, Inscription de la dédicace de {"église de Moissac, dans le Bulletin momnnental, année i8ç2, p. 17.
(11) Cathala-Coture, Histoire politique, ecclésiastique et littéraire du Quercy. I, 118.
fils de Simon. En effet l'usage était souvent adopté, en désignant une personne, de faire suivre son nom de celui de son père, et le génitif employé ici pour le second mot ne doit laisser aucun doute à cet égard.
Dom Brugeles explique d'une façon plus rationnelle l'absence de l'évêque de Cahors : « Comme il y eut », dit-il, « à ce qu'en croit un savant auteur moderne (M. de Sainte- Marthe), une contestation entre Fulcon- Simon , évêque de Cahors, dans le diocèse duquel était Moissac, et saint Duran, abbé, pour raison de la cérémonie et office de la consécration, celui-ci ne voulant pas qu'elle fût faite par l'évêque diocésain, à cause que l'abbaye était exempte de sa juridiction par son association à celle de Cluny, et prétendant que cette fonction lui appartenait plutôt comme abbé de ce monastère, d'autant mieux qu'il se trouvait aussi revêtu du caractère épiscopal : il fut enfin convenu que l'archevêque d'Auch ferait la consécration et que l'évêque de Cahors n'y assisterait pas. Il y a d'autres auteurs qui présument que ce dernier n'y fût point appelé, crainte que sa présence donnât quelqu'atteinte à l'exemption de cette abbaye, toujours connue dépendante de Cluny » (i).
Durand, fidèle à la mission des fils de saint Benoît, continua l'œuvre de ses prédécesseurs en faisant défricher les vastes forêts comprises dans les possessions du monastère ; il y établissait des colons, il y élevait des églises, ce qui explique ce passage d'Aymeric de Peyrac : abi nunc ecclesia, ibi aper quiescebat in silva (2).
Ce fut sous l'administration de cet abbé que se passa à Moissac un fait qui mérite d'être rapporté : Une méchante femme ayant communié le jour de Pâques, garda la sainte hostie et eut l'infâmie d'aller la vendre à une juive, car les Juifs étaient alors tolérés dans la ville de Moissac. La juive jeta cette hostie dans un poêle qu'elle plaça ensuite sur un feu ardent, mais ô miracle elle vit aussitôt du sang jaillir en abondance de cette divine hostie. Folle de terreur, elle s'élance hors de sa maison et laisse échapper devant ses voisines l'horrible secret. Il vole de bouche en bouche et parvint bientôt aux oreilles des principaux de la ville, ainsi qu'a celles des officiers publics; tous se lèvent alors, tous s'arment et se précipitent vers les demeures des Juifs (3).
On découvre le lieu où la sainte hostie est cachée et on la transporte en grande pompe au monastère. On fit alors le procès des Juifs ; tous furent enveloppés dans la même accusation et ceux qui ne voulurent pas consentir à recevoir le baptême furent brûlés vifs. Leurs restes furent jetés dans un puits qu'on désigna depuis sous le nom de Puits-des-Baptisés (4), pour indiquer qu'ils furent transportés jusqu'au fond de l'Enfer par l'élément qui aurait pu les sauver (5).
(1) Dom Brugeles, Chroniques ecclésiastiques du diocèse d'Auch. (3) Chron., fol. 158, r°, col. 2.
(3) Abbé Fouilhac, Annales de la ville de Cahors et du pays du Quercy, n" 248.
(4) Le puits où se passa ce drame lugubre se voit encore à Moissac au quartier Sainte-Catherine. La place où il se trouve était désignée au moyen âge, tantôt sous le nom de Place du Baptisé, tantôt sous celui de Place du Puils-des-Baplisés (Andurandy, n" 2510). Lagrèze-Fossat (toc. cit., I, 35) raconte que le premier nom lui aurait été donné en souvenir d'un fait rapporté par une légende : Un moine ayant aperçu, par hasard, une fille mère jetant son nouveau-né dans ce puits, aurait eu le temps de prononcer les paroles sacramentelles du baptême sur cette frêle créature, pendant qu'elle se débattait à la surface de l'eau.
(5) « Hiis temporibus, apud Moyssiacum, corpus Domini cum in die sancto Pasche a quadam Judea cmitur de una maleffici christiana, et cum maie tractaretur, et inventum esset, cum magno honore reconditum est in monasterio Sancti Pétri ejusdem ville, et omnes Judei, quorum multitudo manebat in dicta
LES ABBÉS RÉGULIERS
L'abbè Durand fit ensuite un rapport au roi au sujet de cette affaire et obtint des lettres défendant aux Juifs de s'établir à l'avenir dans la ville de Moissac. L'abbé Peyrat affirme avoir vu ces lettres qui furent publiées en forme dans la localité (i).
La sage administration de l'abbé Durand, la réputation qu'il s'était acquise, les sympathies qu'il sut acquérir, furent des plus utiles à l'abbaye. Les seigneurs s'empressaient de lui restituer les biens qu'ils tenaient injustement et lui en abandonnaient même d'autres de très importants. Nous allons en donner rénumération :
L'église de Lobaresses, appelée aussi Bondigoux (2), donnée par Hugues et ses frères.
La moitié de l'église de Pommevic ou de Saint-Denis, dans l'Agenais, donnée en 1052 par les frères Bernard et Guillaume de Doeza (3).
L'église de Duravel, cédée en 1055, par les frères Gausbert et Seguin de Pestillac qui étaient de la famille de Gourdon de Gastelnau (4).
Le monastère de Sainte-Marie et de Saint-Roch, situé à Cubjac, concédé en 1057, par R., cvèque de Périgueux (5).
Au mois de juin 1059, les habitants de Lectoure se désistèrent « de ce qui restait des murailles du monastère de Saint-Geniès. après l'incendie et les pillages effectués dans la vicomté de Lomagne et causés par le secret jugement de Dieu, pour la vengeance du meurtre commis en la personne de Gualterius, chevalier, surnommé de Tudel » (6).
La même année un nommé Arnaud fait don, sous la réserve de l'usufruit, de douze denrées de terre dans l'île des Barthes(7) (duodccim dinairadas (8) de terra in Ma Bar ta ).
Vers 1060, Bernard Rainfroi, vassal de Guillaume, restitue la moitié de l'église de Lherm, située en Quercy, avec neuf manses (9) et deux domaines. Il est marqué a la fin de cet acte que Raymond et Bégon de Caussade (de Calzada) abandonnent à leur tour quelques biens qu'ils avaient dans ladite paroisse de Lherm. En outre, la charte constate que la restitution de Rainfroi est faite avec le consentement de sa sœur « Dies » qui doit embrasser la vie religieuse dans le couvent de Moissac. Ce fait est
villa, in diebus illis combusti sunt, prêter illos qui baptismi graciam susceperunt. Corpora vero combustorum in quodam puteo demersa sunt. Et tune decretum est ne in dicto burgo deinceps permanerent, et ille puteus post modum fuit nuncupatus jrnleus de Bateraco (sic pour baftizato, forme intermédiaire de balesaio ou batesaco), ut saltim {sic pour saltem) qui verbo noluerunt sanctificari et elementum ad Tartara dedueat. Et vidi arrestum per regem et per comitem Alfonsum super predicta ordinacione statuti latum et concessum et quamdam sentenciam demum subsecutam ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, v°, col. 2.
(1) Abbé Fouilhac, loc. cit., n° 248.
(2) Aym. de Peyrac, Chron., fol. 162, V, col. 1 : « de Lobericiis alias de Bondignos ».
(4) Andurandy, n° 4281. — Coll. Doat, vol. 128, fol. 48 et 52.
(5) Andurandy, n° 7174-
(6; Coll. Doat, vol. 128, fol. 56. — Gallia christiana, t. I, Instrum., p. 36.
(7) Coll. Doat, vol. 128, fol. 56.
(8) Les mots dinariada, denarala, denariola et denairada, en français denrée, désignent dans la Basse- Latinité toutes sortes de marchandises, mais on appelait denariala terrœ aut vinecv une portion de terre ou de vigne qui valait un denier de revenu. Du Cange, Glossaire.
(9) Le manse était une mesure de terre jugée nécessaire pour faire vivre une famille. Quelques auteurs le définissent ; « Quantitas terrœ, quœ sufficit duobus bobus in anno ad laborandum ». Du Cange, Glossaire, verbo Mansus.
important à constater parce qu'il fait connaître qu'il y avait chez les bénédictins de Moissac un quartier réservé aux personnes du sexe qui désiraient suivre la vie religieuse. Le donateur condamne sa sœur à s'y retirer (i).
En 1061. Guillaume, comte de Toulouse, de l'avis de Foulques, évèque de Cahors, et à la prière de noble Bernard Gauzelin et.de ses enfants, cède les églises de Saint- Pierre de Cos, de Sainte-Ruffîne, de Sainte-Justine, et une chapelle de Saint-Sernin, situées près le château de Cos, sur la rivière d'Aveyron, dans le diocèse de Cahors (2) ; plus tard, en 1072, il abandonna l'alleu et les possessions de Saint-Pierre-des-Cuisines (3).
En 1062, un abbé du Rouergue appelé Dieudonné, donne à Hugues, abbé de Cluny, pour la transmettre à l'abbé de Moissac, l'abbaye de Vabres, sous la condition expresse qu'elle serait administrée par l'abbé Durand (4), mais la même année elle fut cependant annexée à celle de Saint-Victor de Marseille (5).
L'abbaye reçut encore comme donations :
En 1063, d'Aiguine de Durfort, fille de Bernard de Durfort, l'église de Valbaze (6). En 1066, le jour de Pâques, l'église de Virangues, en Auvergne, fondée en l'honneur de saint Jean (7).
La même année, d'Odilo, fils de Radulphe, et de Jeanne, l'église située en la ville d'Andechat de la paroisse de Mauriac au terroir de Savinhac en Rouergue, sous la condition de payer annuellement un besant d'or au patriarche de Jérusalem (8) ; et de Pons, Hugues et Ato, une église appelée de Loparecas (9).
Au mois de mai de l'année 1066, Gausbert de la Ribeira donne au monastère de Moissac, son corps, son âme et toute sa postérité, son alleu de la Ribeira et son mas de Pristinac (10).
Elle reçut en outre :
Le 3 des ides d'avril 1067, de Foulques Raymond, de Guillaume, de Raymond et
(1) « Hanc itaque restitutionis donationem ita facio cum sorore mea, nomine Dies, quam volo fieri monacham in praedicto loco Moysiaco, quia cum ipso honore virum ante habuerat ». Histoire de Languedoc, nouv. édit., t. V, col. 5 09. — Coll. Uoat, vol. 1 28, fol. 87.
(2) Arch. départ, de Tarn-et-Garonne, G, 569. — Coll. Doat, vol. 128, fol. 61. La copie de la Collection Doat mentionne que cet acte fut passé en présence de l'abbé Hunaud, mais il y a ici évidemment une erreur du copiste, puisque Hunaud, successeur de Durand, n'était pas abbé à cette époque et ne prit même l'habit religieux qu'en 1062. On ne peut pas dire non plus que l'erreur est dans la mention de la date de l'acte qu'il faudrait lire 1071, attendu que Foulques, mentionné dans la charte, mort en 1068, ne pouvait pas être alors évèque de Cahors.
(3) Andurandy, n" 603, art. 42.
(4) Andurandy, n° 5514.
(5) Aym. de Peyrac, Chron., fol. 159, r°, col. 2. — « Accepit [Durandus| abbatiam Vabrensem regendam sub congregatione cluniacensi, anno 1062; quod tamen effectu caruit : hanc enim abbatiam eodem anno clalam S. Victori Massilienci certo scimus ». Gall. christ., I, col. 162.
(6) Arch. départ, de Tarn-el-Garonne, G, 570. — Coll. Doat, vol. 128, fol. 56, 70 et 72.
(7) Coll. Doat, vol. 128, fol. 74.
(8) Coll. Doat, vol. 1 28, fol. 9 1 .
(9) Coll. Doat, vol. 128, fol. 91.
(10) « Noverint omnes homines tam présentes quam futuri, quod ego Gausbertus de la Ribeira, dono Deo et sanctissimis Petro et Paulo, in monasterio Moisiaco, corpus et animam meam, et omnem posteritatem meœ seriem, cum omni alodio meo, scilicet mansum de la Ribeira, cum omni alodio ad eundem pertinente, ultra Luptam. et citra, et mansum de Pristino, tali tenore ut monachi in eodem loco nunc, et in perpetuum Deo servituri habeant, et possideant ». Coll. Doat, vol. 128, fol. 77.
LES ABBÉS RÉGULIERS
de Tibaldus, l'abbaye d'Eysses, au diocèse d'Agen (i) ; de Guillaume, comte de Toulouse, et d'Adalmodis sa mère, le prieuré de Saint-Pierre-des-Cuisines et l'église de la Daurade à Toulouse (2) ; d'Henri frère de l'abbé Durand et de Guillaume de Murât, l'église de Bredon en Auvergne, cette donation fut effectuée pour le repos de l'âme de Girbert leur père, de celles de leur mère et de Pierre leur frère (3).
Enfin, l'abbé Durand, recouvra l'église de Villeneuve en Rouergue qui avait été donnée avec une autre église appelée Endayssac, en 1053, Par Odilon, fils de Raoul, à son départ pour la Terre-Sainte (4), et celles de Saint-Jean-du-Désert et de Ségur(5). Il devint aussi propriétaire vers la même époque de l'abbaye de Lézat, au diocèse de Toulouse, en 1071, de l'abbaye de Duravel, en Quercy(6), et en 1073 du neu et de l'église de Lagardelle, donnés par Raymond et sa femme Adélaïde (7).
Ce fut probablement pendant l'abbatiat de Durand, ou pendant celui de son prédécesseur, que le mas dit Négrin, le mas d'Estelon, ainsi que la viguerie et la paroisse de Saint- Marcel devinrent la propriété de l'abbaye à la suite de l'abandon consenti par Bernard de Roculis (8).
L'abbé de Moissac, malgré ses immenses qualités, n'était cependant pas exempt de quelques légers défauts, s'il faut s'en rapporter à l'auteur de la vie de saint Hugues. On lui reprochait, assure-t-il, d'être bavard, grand diseur de riens et enclin à la raillerie. L'abbé de Cluny le reprit un jour de ce qu'il ne faisait que gausser, et lui prédit que, s'il ne se corrigeait point, ses lèvres, après son décès, deviendraient enflées et que sa bouche se remplirait de bave ; ce qui arriva en effet. Durand, après sa mort, apparut un jour à un prêtre nommé Segain, tel que l'avait dit saint Hugues. Cette vision ayant été dévoilée à ce dernier, il fut pris de commisération et ordonna que sept religieux garderaient un silence absolu pendant sept jours (9). Ce temps expiré, Durand se montra de nouveau portant encore des traces de ses souffrances ; et, comme il fut reconnu qu'un des moines avait manqué à sa parole, on imposa aux religieux une seconde semaine de silence le plus absolu. Cette fois la pénitence fut bien faite, car saint Hugues vit à son tour Durand venir vers lui pour le remercier, en lui attribuant sa délivrance (10).
( 1) Coll. Doat, vol. 128, fol. 79. — Andurandy, n° 615.
(3) Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, r°, col. 2.
(4) Andurandy, n°s 604 et ^513.
(5) « De iste Durando, in quadam carta vetusta taliter continetur : Anno Incarnacionis M0 XLVII, dominus Durandus de Bredon, de pago Alvernico, abbas Moyssiaci, multa loca in diversis provinciis, Deo auxiliante, acquisivit. In primis abbaciam Exionensem, abbaciam Lezatensem, ecclesia béate Marie que dicebatur fabricata in urbe Tholosona, in eodem loco villa de Coquinis ubi pene nihil erat nisi tantum ecclesiola et terra ut ita dicamus absque habitacionibus nec ve cultoribus, abbaciam de Conchiis cuirt villa Rocatheysera ubi habitacio erat nulla, Sanctum Amancium et luparessas super Tarnis fluvium, locum Dimellis piscatorias nec non Masqueras in provincia sua Bredoniense optimum locum cum ecclesiis et appendiciis suis, in pago Ruthenensi Villam novam et Sanctum Johannem in disertis locis a solo edifHcavit (sic), similiter locum de Secituor de Pomerionico ne que (sic pour necque) fecit dicemus per singula quia ubi nunc est ecclesia ibi aper quiescebat in silva ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, r°, col. 2.
(6) Carlulaire de Moissac, cite par Lagrèze-Fossat, I, 131.
(7) Andurandy, n° 604.
(8) Andurandy, n' 603, art. 51, cité par Lagrèze-Fossat, III, 448.
(9) Catel, Mém. de Vhist. de Languedoc, art. Durand. — Mabillon, ad ann. 1060, n° 68 et seq.
(10) Acla Sanctorum, Boll., apr., V. 3, pp. 659 et 664.
Nonobstant ce défaut, Durand était considéré comme un saint dans l'abbaye de Moissac(i), ainsi que le prouve l'inscription qui lui est consacrée dans le cloître et dont nous parlerons dans la description de ce monument. Bien que son nom ne figure point dans le catalogue des évêques de Toulouse qui ont été canonisés, sa fête était célébrée à Moissac le 8 des ides de mai.
On ne connaît point au juste la date du décès de l'abbé Durand, mais tout laisse supposer qu'il dut mourir vers l'année 1072 (2).
On trouve la date précise de l'élection d'Isarn, successeur immédiat de Durand à l'évêché de Toulouse, et par suite probablement celle de la mort de ce dernier, dans un acte (3) dont le Père Mabillon fait mention. Cet acte est daté « du 6 de décembre de l'année 1061, l'année qu'Isarn fut élu évèque de Toulouse ». Mais ce savant auteur, trompé par la copie de cet acte qu'il a trouvée dans la collection de dom Estiennot, n'a pas remarqué qu'il y avait une erreur dans l'an de l'Incarnation, et qu'il fallait lire 1071 au lieu de 1061. En effet, il résulte de différents documents rapportés par le Père Mabillon même (4), que Durand fut évèque de Toulouse depuis l'an 1059 jusqu'au mois d'août 1071 (5).
D'un autre côté, le Père de Sainte-Marthe semble croire que Durand était encore évèque de Toulouse en 1072, mais la charte qu'il cite ne le dit pas ; elle porte seulement que quelques seigneurs confirmèrent alors une donation qu'ils avaient faite auparavant entre les mains de Durand (6).
On ne sait pas non plus si Durand mourut à Moissac ou à Toulouse et dans quelle église il fut inhumé. L'épitapbe suivante, dit Aymeric de Peyrac, fut gravée sur son tombeau :
Exiit exilio Durandus presul ab isto, Corda ligans plebis, dirumpit vincula carnis.
Evasit merulas vite metas pius abbas Exuit hune hominem vest[i]re volens meliorem.
Hic Cluniacensi deditum régule dicioni Restituit régule, primum regularis et ipse Istud cenobium, vita et moribus habitatum (7).
Cette épitaphe n'est pas trop élogieuse, car Durand fut un des religieux les plus remarquables de son siècle. Placé à la tête d'une abbaye aussi importante que celle
(1) « Pro sancto habetur et colitur in monasterio Moissiaci ». Ga.ll. christ., I, 162.
(2) Le nécrologue de l'abbaye portait cette simple mention : « VIII idus maii, depositio Durandi simul episcopi et abbati ». Cit. de Marion, loc. cil , p. 1 14, note 3.
(3) L'acte se termine ainsi : « Factum est VIII idus decembris, sub testimonio bonorum virorum, videlicet .... Willelmus qui respublicas Tolos. urbis disponebat, Isarnusque qui eo anno ejusdem urbis episcopatum adeptus fuerat ». Mabillon, ad anno 1061, n" 95.
(4) Mabillon, ad ann. 1050. n° 50; 1067, n° 29; 107 1, n° 93. — Gall. christ., nouv. édit., I, 162.
(5) Gall. christ., nouv. édit., I, 162. — On pourrait objecter encore que suivant le nécrologue de l'abbaye de Moissac, Durand mourut le 8 des ides de mai, et qu'étant certainement en vie au mois d'août 1071, sa mort s'a pu arriver qu'en 1072. Mais, ou il y a erreur de date dans le nécrologue, ou Durand se sera démis de l'évêché de Toulouse peu de temps avant son décès.
(6) Gall. christ., I, pp. 1 6 1 et 162. — Coll. Doat, vol. 128, fol. 100.
(7) Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, r, col. 2.
LES ABBÉS RÉGULIERS
de Moissac, et d'un diocèse aussi grand que celui de Toulouse, il sut toujours se tenir à la hauteur de sa charge. Son zèle pour la gloire monastique lui acquit une grande réputation, et sous son gouvernement l'abbaye qu'il dirigeait devint une des plus célèbres de la France, tant pour sa régularité que par le grand nombre de ses moines et les bonnes études qu'on y faisait.